Le miroir des cognitions valides : engendrer les radars de l’esprit

Par Pline et Sherlock

 

La découverte du mécanisme réel d’engendrement des cognitions valides donne la clef décisive qui permet de faire avancer véritablement la pratique. Et reconnaître rapidement la liaison innée entre les émergences lumineuses spontanées de la Nature et notre Intelligence créatrice originelle. Ce mouvement peut s’inférer intuitivement d’une observation sensible de la nature extérieure, ou en puisant dans les « Images vraies du Roman » qui se forment spontanément par un mouvement de dissolution progressive des complexes et des archétypes qui cimentent notre âme. (cf. pratique du Roman) Il y différents niveaux de subtilité, et autant de degrés à chaque étape de cette libération, qui correspondent à l’ouverture de notre chemin de Vie unique et la découverte des fonctions et des rouages de l’esprit fondamental. Nous en extrayons la « méthode des radars de l’esprit », qui permet d’élever sans efforts un Stupa naturel de cognitions valides.

1/ Nature des cognitions valides

Nous nous servons de la méthode traditionnelle élaborée par K. Gyatso dans « Comprendre l’esprit », mais nous lui donnons une extension plus vaste. Nous l’appliquons à tout type d’objet, afin de réaliser le sens des « six vers de vajra » qui revient à ramener à sa nature infinie tout objet qui apparaît fini et déterminé à cause de l’ignorance. La méthode exposée s’appuie rigoureusement sur l’épistémologie bouddhiste, formulée dans le « Commentaire à la cognition valide » de l’érudit Dharmakirti. Pour progresser et cheminer sur la voie en toute quiétude et sûreté, il est indispensable de créer une sorte de « radar de l’esprit ». Or, cet instrument n’existe pas au départ dans notre continuum sectionné et troué. Il faut donc le créer de toute pièce, car lui seul permet de développer son propre pouvoir de conscience, en dépendance des bénédictions des bouddhas et de la Matrice avatarique.

K. Gyatso affirme très clairement que le fonctionnement ordinaire de l’esprit ne permet pas de générer de connaisseurs valides concernant le dharma. En effet, les « objets dharmiques » infinis sont comme les graines ensemencées d’un champ qui sont très profondes et que nous ne pouvons pas voir car nous ne disposons pas d’un instrument qui creuse suffisamment profond. Les objets dharmiques sont des « sons expressifs » qui sont cachés pour la perception ordinaire. Il y a trois types de phénomènes : les phénomènes manifestes, les phénomènes cachés et les phénomènes très subtils (relevant directement de la nature de l’esprit). Notons que la science profane ne connaît que les premiers types d’objet et ignore délibérément la notion de « subtilisation », car elle cherche du côté de l’objet et ne se retourne pas vers la source.

« Un objet manifeste est par définition un objet dont la réalisation initiale par un connaisseur valide ne dépend pas de raisons logiques. De manière générale, tout objet qu’un être ordinaire peut réaliser au moyen d’un connaisseur valide direct, sans avoir d’abord obtenu un connaisseur issu d’inférence de cet objet, est un objet manifeste. Un objet caché est par définition un objet dont la réalisation initiale par un connaisseur valide dépend de raisons logiques correctes. D’une manière générale, il existe certains objets qu’il est impossible de réaliser directement sans les avoir d’abord réalisés par inférence. Ces objets sont, par exemple, l’impermanence subtile, la vacuité et les lois du karma. Ces objets ne peuvent devenir manifestes que si nous les réalisons d’abord avec un connaisseur issu d’inférence. Nous générons ensuite un reconnaisseur, et finalement un percepteur direct yoguique de ces objets. Un connaisseur valide direct est par définition un connaisseur non trompeur qui appréhende son objet manifeste. Il existe trois types de connaisseurs valides directs : les connaisseurs valides sensoriels, les connaisseurs valides directs mentaux et les connaisseurs valides directs yoguiques. Les objets manifestes n’existent pas de leur propre côté, mais néanmoins ils existent bien, car ce sont des objets de connaissance valides directs. En accordant notre confiance aux connaisseurs valides directs, nous pouvons éviter de tomber dans la vue extrême du néant ». (Kelsang Gyatso)

Paradoxalement, tous les phénomènes manifestes sont illusoires car dénués d’existence propre et produits d’une imputation conventionnelle de l’esprit, mais ils sont passibles d’une connaissance qui est bien réelle, car ils sont l’émanation de l’état naturel. Le dévot fanatique qui attend passivement que Dieu lui donne tout prend une posture comique. Il croit que la plante vivace de son esprit va pousser toute seule avec l’arrosoir, alors qu’il n’a même pas trouvé les graines qui la feront croître. Mais il est vrai qu’il faut creuser profond et avec obstination, car les « sons expressifs du dharma » susceptibles de se développer ne sont pas étalés sous notre nez, et notre vision karmique bornée sous empêche de découvrir les bons objets de focalisation. Il faut composer nous-même notre gamme et inventer nos modes en fabriquant des connaisseurs valides personnels.

« L’essence de la pratique du dharma consiste à obtenir des connaisseurs valides de tous les objets des étapes de la voie et d’éliminer de cette manière toutes nos perceptions erronées et nos représentations fausses, pour accéder au royaume pur de l’enfance, libre des obstructions mentales et des apparences trompeuses. Chaque connaisseur valide a une perception erronée dont il est l’opposant » et une contrepartie lumineuse simultanée. Par exemple, le connaisseur valide réalisant des causes réelles du bonheur de l’état d’enfance est l’opposant de la perception erronée qui considère que le monde adulte est sympathique, et la sagesse réalisant la pureté des phénomènes est l’opposant de la saisie égoïste du soi. « Sans connaisseurs valides pour comprendre les objets à pratiquer et ceux à abandonner, notre pratique sera instable. La sagesse omnisciente est le connaisseur valide suprême. Nous n’avons que peu de connaisseurs valides au sujet du dharma » et même à propos de tout et de rien, mais notre butin, fût-il minuscule, est extrêmement important parce qu’ils représente déjà les graines de la sagesse ultérieure. Toutes les connaissances valides sont enveloppées les unes dans les autres et se déploient à la façon d’un arbre.

Bref, il faut avoir conscience de la variété des « sons expressifs » non conventionnels à découvrir, et d’en traquer un maximum pour susciter le plus possible de connaisseurs valides, qui vont éliminer petit à petit les conceptions erronées et les apparences fallacieuses.

Une fois que le pouvoir de la concentration résultant de la focalisation correcte s’est accru suffisamment, nous devenons en mesure de réaliser un « percepteur direct yoguique » en éliminant le voile de la conscience représentative. Cette conscience représentative appréhende bien des causes, mais à travers des voiles qui ne se rompent que lorsque la perception directe de la Nature entre en action.

Un « percepteur yoguique » est par définition un percepteur direct qui réalise un objet subtil, en dépendance de sa condition dominante non commune, une concentration qui est l’union du calme stable et de la vue supérieure, du « Moi statique » et du « Moi dynamique ». « Une réalisation directe de l’une des seize caractéristiques des quatre nobles vérités, dans le continuum d’un être sur la voie de la préparation, de la vision, de la méditation, ou sur la voie au-delà de l’étude, est un exemple de percepteur yoguique direct ». Un percepteur yoguique direct est une sagesse très spéciale. A l’aide des percepteurs yoguiques directs, nous pouvons arriver à éliminer les deux obstructions : celles à la libération et à l’omniscience. Autrement dit, les percepteurs yoguiques sont les organes du yogi accompli.

« Les percepteurs yoguiques sont essentiels pour notre développement spirituel, car sans eux, nous sommes incapables de réaliser directement la vacuité et donc d’atteindre la libération. Nous nous demandons peut-être alors comment appliquer dès maintenant ces percepteurs yoguiques à notre pratique du dharma, puisque nous ne pouvons atteindre les percepteurs yoguiques qu’une fois devenu un être réalisé spécial. La méthode à utiliser consiste à méditer sur des fac-similés des percepteurs yoguiques. Nous cela faisons chaque fois que nous nous engageons dans une méditation conceptuelle correcte sur les seize caractéristiques des quatre nobles vérités, avec la motivation d’atteindre des percepteurs yoguiques directs. Au début, il se peut que nous ayons qu’une image générique très approximative de l’objet, mais si nous faisons la méditation de manière répétée, avec la forte motivation de parvenir à un percepteur direct yoguique, nous sèmerons les graines pour que l’objet nous apparaisse de plus en plus clairement, et créerons la cause pour parvenir plus tard à un véritable percepteur direct yoguique » (Kelsang Gyatso). En quelque sorte, nous créons les organes subtils qui vont porter nos cognitions valides.

« Les percepteurs yoguiques sont des esprits non conceptuels, mais la manière dont ils sont générés est très différente de celle dont sont générés les autres esprits non conceptuels, telles que les perceptions sensorielles.( Par exemple, un percepteur direct yoguique qui réalise l’impermanence du corps est généré de la façon suivante. Nous écoutons des enseignements sur l’impermanence du corps, et développons une croyance correcte que le corps est, par nature, momentané. Puis, grâce à la contemplation des raisons concluantes qui établissent le caractère impermanent du corps, nous développons un connaisseur issu d’inférence réalisant l’impermanence subtile du corps. C’est notre premier connaisseur valide réalisant l’impermanence du corps et le premier placement de l’esprit. Puis, en plaçant notre esprit en un seul point sur cette impermanence subtile, nous passons ensuite progressivement d’un placement de l’esprit au suivant jusqu’à ce que nous atteignons le calme stable. Nous avons une expérience très vive et très puissante de l’impermanence subtile, mais nous ne l’avons pas encore réalisé directement. Notre esprit est encore un esprit conceptuel qui appréhende son objet par l’intermédiaire d’une image générique. Avant de pouvoir réaliser directement l’impermanence subtile, sans image générique, il est nécessaire d’atteindre d’abord la vue supérieure observant l’impermanence subtile. Pour ce faire, nous continuons à méditer sur l’impermanence subtile avec la concentration du calme stable, jusqu’à ce que nous atteignions la sagesse spéciale de la vue supérieure observant l’impermanence subtile. A ce moment là, notre esprit est toujours conceptuel et l’impermanence apparaît encore à notre esprit mélangée à une image générique. Mais si nous continuons à méditer sur l’impermanence subtile avec l’union de la concentration et de la sagesse de la vue supérieure, l’image générique s’effacera graduellement jusqu’à disparaître complètement, et l’impermanence subtile apparaîtra directement alors à notre esprit » (Kelsang Gyatso)

2/ Le sens de la pratique : rétablir la continuité de la Mémoire psychique et la présence à soi

Pour réaliser le sens des phénomènes cachés, il faut méditer. Mais méditer ne veut pas dire dans ce contexte se vider l’esprit, mais le focaliser correctement sur un sens expressif du second ordre, par exemple la beauté naturelle ou la shakti, et tout objet ou situation du Roman générée par l’imagination véridique. Pour comprendre le sens d’une proposition ou d’un phénomène non formulé verbalement, l’esprit doit d’abord s’en former une image analogique qui est une sorte de voile indispensable, puis cette image finira par se dissoudre dans l’état naturel et nous finirons par accéder au sens réel. Mais pour accéder au sens réel, il est obligatoire de passer par le sens analogique et le maintien d’une attention particulière reposant sur une focalisation adéquate, avant que la conscience représentative se dissolve pour de bon. Cela vaut pour les contemplations les plus simples juqu’ à la réalisation de l’objet très subtil ultime qui est en même temps la base connaissante : la claire lumière et ses visions naturelles.

En mode ordinaire, l’esprit est limité par son absence de continuité et de présence à soi. Le roman est justement l’outil et le modèle qui restaure cette fonction. Même si l’esprit conçoit correctement un objet dans un premier instant, il le perd rapidement l’instant d’après, car il ne sait pas se focaliser correctement. Les méditations du Roman dharmqieu dans toutes leurs diversités ont précisément pour but de pallier cette carence et d’allonger la « durée de vie » de l’esprit présent à lui-même. Car les esprits trompés naissent quand l’esprit s’est focalisé de façon erronée sur certaines apparences, en exagérant des défauts et en sous-estimant des qualités. Pour qu’un esprit fallacieux naisse en relation avec une perturbation mentale, en sus de l’ignorance de base, il faut la rencontre de trois éléments : une graine, un objet et une focalisation inappropriée. La distraction, la mauvaise influence d’autrui, la familiarité et les mauvaises habitudes viennent simplement s’ajouter à ces conditions de base. Les « reconnaisseurs » permettent d’éviter de tomber sous l’emprise d’une mauvaise focalisation et de sombrer dans l’erreur et la confusion des facteurs mentaux trompeurs en maintenant la validité d’une perception adéquate qui rend naturellement heureux. Ainsi, on ferme petit à petit naturellement les portes du samsara.

« Un reconnaisseur est par définition un connaisseur valide qui réalise ce qui a déjà été réalisé par la force d’un connaisseur valide précédent. Un reconnaisseur a pour fonction de maintenir le continuum d’une compréhension obtenue initialement par un connaisseur valide. Par exemple, le premier instant d’une perception de l’œil appréhende un arbre, réalise son objet nouvellement par son propre pouvoir. Les instants suivant de cette perception de l’œil ne réalisent pas l’arbre par leur propre pouvoir, mais par celui du premier instant. De ce fait, ce sont des reconnaisseurs. De même, le premier instant d’un connaisseur issu d’inférence réalisant l’impermanence subtile est généré directement en dépendance d’une raison concluante, et il réalise son objet par son propre pouvoir. Les instants suivant de ce connaisseur issu d’inférence réalisent l’impermanence subtile par le pouvoir du premier instant. Le premier instant d’un connaisseur issu d’inférence permet à l’esprit de passer de l’état de croyance correcte à l’état de réalisation irréfutable, mais les instants suivants prolongent seulement cette réalisation initiale. Dans ce contexte, instant signifie la plus courte durée nécessaire pour remarquer ou « réaliser » un objet.

Le deuxième et troisième instant d’un esprit omniscient réalisent ce qui a déjà été réalisé par le premier instant, mais ils le font par leur propre pouvoir ; ce ne sont pas de simples prolongements du premier instant. Grâce à la force provenant d’avoir éliminé les deux obstructions, chaque instant de l’esprit d’un bouddha réalise tous les phénomènes nouvellement, et non pas simplement en se souvenant de la compréhension obtenue au premier instant. C’est pourquoi les bouddhas n’ont pas de reconnaisseurs. Le deuxième instant d’une perception de l’œil d’un bouddha est tout aussi nouveau que le premier. Par contre, le deuxième instant de notre perception de l’œil réalisant un objet particulier est dépourvu de la qualité de nouveauté possédée par le premier instant. Ce deuxième instant ne comprend pas l’objet d’une manière nouvelle, mais maintient simplement la compréhension initiale » (Kelsang Gyatso).


Mais nous ne sommes pas encore des bouddhas. Nous avons donc besoin des « reconnaisseurs » pour augmenter le taux de clarté dans notre continuum et former un maillage de plus en plus complexe, tant que les empreintes karmiques subsistent. Les bouddhas ont reconnu le pouvoir de la septième conscience dénommée « conscience immédiate » qui est associée continuellement à la saisie du soi, et qui permet d’assurer la continuité des phénomènes et même de percevoir un objet comme « un » objet. En temps normal, nous ne voyons pas que ce pouvoir est à la fois une capacité d’intégrer et de désintégrer simultanément une perception – c’est la capacité même du changement – nous saisissons l’aspect de stabilité sans voir qu’elle a pour condition la destruction du moment précédent de conscience et même du moment suivant. Grâce à leur réalisation de la vacuité, les bouddhas perçoivent que chaque atome de durée consciente n’existe pas par lui-même, mais conséquemment au moment précédent et au moment suivant dans un flux constant.

Nous perdons notre état naturel à chaque instant, et nous devons donc générer en nous-mêmes des connaisseurs valides qui donnent spontanément une image analogique exacte de leur objet, ainsi que des reconnaisseurs qui prolongent le pouvoir de la connaissance, afin de nous dépouiller des facteurs mentaux trompeurs. Aucun Dieu ne peut transfuser de l’extérieur la connaissance et aucune prière non plus. On ne peut pas non plus basculer d’un coup dans la connaissance naturelle spontanée. Il nous faut donc fabriquer à l’intérieur les radars qui permettront de faire germer les graines de la vérité, après les avoir détectées.

Nous avons besoin de maintenir continuellement au sein de notre Mémoire psychique, sans l’oublier, toute cognition valide (donc non mentale) des sujets du dharma, obtenue grâce à une étude sincère en générant et maintenant des reconnaisseurs, et, pour faire cela, il est nécessaire de maintenir notre attention consciente. Mais cela est possible seulement si nous aimons ce sur quoi nous portons notre attention, afin que les vents mobiles entrent en contact facilement avec leur objet et fusionnent avec lui. L’objet de l’attention est un objet qui a été déjà réalisé partiellement par empathie. La nature de l’attention est d’empêcher toute distraction (en pratiquant le placement de l’esprit en neuf points) en se posant sur ce qu’on aime, sans contrainte. Maintenir l’attention sur un objet inspirant et infini est la meilleure méthode pour améliorer nos connaissances et notre expérience du dharma, et c’est la racine de toute pratique réelle du roman alchimique. Le courant mental des pensées ordinaires ne peut être endigué par la force, mais doit juste changer d’objet pour évoluer et retrouver sa nature originelle.

Dans ce parcours, la force et la persévérance sont déterminants. Il s’agit vraiment de creuser un tunnel dans l’esprit en s’orientant avec son radar qui nous a donné au préalable une image générique de ce qu’on doit trouver (qui s'avère fausse à l'usage, mais nous n'avons pas le choix, nous devons donc la garder en notre esprit et nous appuyer sur elle tout en sachant qu'elle est fausse). Pour que cette recherche ait une chance d’aboutir, il faut au préalable : savoir qu’il y a quelque chose de caché à trouver, que nous ne disposons pas encore de l’organe idoine (le « percepteur yoguique » qui est juste un nom pour l’instant mais qui donne bien l’idée d’une faculté nouvelle à acquérir), mais qu’on peut l’aider à se former en suscitant les « reconnaisseurs » qui vont prolonger les instants de perception valides. En d’autre termes, qui vont éviter que nos micro-compréhensions sombrent dans le puits sans fond du néant. Les « reconnaisseurs » sont ainsi une sorte d’assurance anti-perdition. A chaque fois que nous reprenons une méditation, à partir du pouvoir du premier instant de cognition valide, comme nous avons engendré en nous l’habitude de générer une suite de reconnaisseurs, nous gagnons peu à peu le pouvoir de prolonger la durée de méditation et d’atteindre enfin l’objet réel grâce à ce radar de l’esprit. Conséquemment, on peut voir les facteurs qui empêchent et ralentissent cette appréhension. Ce qui permet de ne pas s’en laisser compter, même et surtout par les Maîtres.

Chaque religion privilégie et déploie ses propres connaisseurs valides, et le dévot découvre les pots-aux-roses qui ont été soigneusement enterrés. Comme nous l’avons montré au cours de nombreux articles, les dogmes et les vues sont à la fois incomplets en eux-mêmes et relativement complémentaires les uns par rapport aux autres, chaque ensemble éclairant la face cachée de l’autre. Il est possible de cheminer de reconnaisseur en reconnaisseur suivant un chemin balisé, mais il est aussi possible de prendre le « reconnaisseur pour chemin » et d’accéder directement à une certaine forme de liberté. En effet, les phénomènes manifestes sont illusoires par nature, mais la connaissance valide possède la propriété d’inventivité même à toute petite dose, car elle est réelle et sans obstructions grossières. L’invention de « termas » représente le nec plus ultra de ce processus, mais même à un niveau plus modeste, il est possible de faire des découvertes inédites. Le Roman nous donne un tel outil extra-ordianaire, hors du cadre déterminé des religions, en mobilisant notre imagination créatrice engendrée par la Matrice avatarique.

3/ Etablir le cercle vertueux

Toute cognition valide utile est donc forcément accompagnée de reconnaisseurs et de cognitions issues d’inférences. Une cognition valide qui serait suspendue dans le vide (une "expérience" ou un "état" surgis de nulle part) n’en est pas une, quand bien même elle serait réellement valide. A l'usage, c’est juste une imputation correcte, qui n’apporte rien de solide. L’absence d’environnement signifiants associés et permettant de la soutenir la ravale au rang de croyance, et la rend inutile pour le chercheur sincère. En fait ce que nous cherchons toujours à détecter dans une relation romanesque inscrite dans un contexte précisant, c’est la présence simultanée de ces trois éléments, qui se succèdent en cercle vertueux, avec l’espoir que les personnages évoluant disposeront d’un cercle plus subtil que notre esprit actuellement limité sur tel ou tel sujet. Le roman pourra nous apprendre quelque chose de neuf que le côté objectif des phénomènes nous cachera toujours. En fait, toutes les « idées » spontanées issues du Roman sont des cognitions par inférence issues de cognitions valides précédentes. Ce qui en explique l’utilité, c’est que si une personne isolée dans le monde physique objectif n’a pas eu la cognition valide en question, alors cette idée est ravalée au rang de croyance correcte et ne peut pas former une base pour une réalisation ultérieure véridique et motrice. En revanche, une situation romanesque porteuse de sens est issue d’une imagination vraie, et donne donc une base stable de réalisation et de mouvement. La cognition par inférence n’est utile que pour celui qui a eu la cognition valide précédente, mais n’a pas encore eu le temps de développer la cognition par inférence suivante, parce qu’il n’a pas eu le temps de fabriquer suffisamment de reconnaisseurs. C’est seulement à partir d’une certaine densité de reconnaisseurs que survient la cognition suivante par inférence. Autrement dit, la grossièreté ou la subtilité d’une cognition par inférence indique la qualité des reconnaisseurs dont elle est issue, et donc la « station » (cognition valide stabilisée) du locuteur.

On peut donc croiser dans le monde objectif des personnes ayant multitude d’ « états » mirifiques, mais si ses cognitions issue d’inférences sont grossières, on pourra dire qu’il n’a rien réalisé, car de toutes façons il n’a pas de place forte pour aller plus loin, ni même pour différencier ce qui est à adopter ou à rejeter. Il a donc impérativement besoin d’un maître extérieur. En revanche, une personne ayant développé cette méthode auto-évolutive n’en a pas la stricte nécessité, car elle sait où elle va, étant guidée spontanément par la Nature et la Matrice avatarique. Ce qui explique certainement qu’elle ne soit jamais dévoilée, car les gens pourraient se passer de leur précieux gourou et progresser en utilisant leurs propres obstacles comme voie. Pour notre part, nous avons appliqué cette méthode non seulement à de nombreux objets universels comme « dévotion » « vacuité « impermanence » « compassion », mais aussi à de nombreux objets spécifiques à telle ou telle voie comme « Jésus » « Krishna » « shakti » « oraison » « mythologie » ou même des objets apparemment profanes comme les murs ou les plantes. En fait tous les phénomènes devraient passer intégralement au peigne fin de l’esprit, car il n’y a aucune différence à faire entre « dharmique » et « non dharmique », « sacré » et « profane ». Le sens ultime de chaque événement singulier est clarté/vacuité, pour chaque chose, chaque être et chaque situation il y a donc un chemin qui nous fait passer de la conception et l’apparence ordinaire à la clarté/vacuité infinie. C’est la voie du Roman qui permet de produire des cognitions valides et du sens grâce à la mise en veille des radars naturels de l’esprit.


Au final, la pratique doit donc se dérouler comme suit :
1. Il faut obtenir une première cognition valide (une réalisation directe d’une petite chose sur la base d’enseignements oraux par exemple, d’observation personnelle de la nature ou tirée de son roman)
2. A partir de là il faut créer des reconnaisseurs et les multiplier. C’est là où tout le monde échoue en général car la plupart des gens ne reconnaissent même pas l’apparition de ces cognitions valides, qui font rarement des sauts énormes. En général, ce sont des petits sauts, un élément nouveau qui apparaît dans une expérience habituelle broussailleuse et brumeuse. Comme un parterre de fleurs multicolores dans la grisaille de la ville que personne ne repère. Il faut intégrer cet élément à notre réalité, ce qui se fait par la multiplication des reconnaisseurs.
3. Lorsque les reconnaisseurs atteignent une certaine densité, une compréhension nouvelle se fait jour, qui modifie toute la structure de l’ensemble. D’un coup, tout se réorganise, sans ajout d’expérience. C’est une phase spécifique qui potentialise ce qui a précédé par simple réorganisation des expériences.
4. Sur cette base plus claire, une nouvelle cognition valide apparaît.
Et ainsi de suite, comme la plante croit naturellement avec ses visions.

Dans la mesure où les cognitions valides qui se font jour sont de plus en plus subtiles, il faut une vue de plus en plus fine pour les repérer, et les reconnaisseurs seront de plus en plus subtils. Cependant les changements seront de plus en plus vastes, car plus une cognition est subtile, plus elle est puissante. Notre seul avantage, par rapport au pratiquant lambda, c’est que nous sommes toujours à l’affût du moindre changement parce que nous savons qu'il faut l'être. Comme un jardinier qui n’aurait que trois plantes dans son jardin pour commencer. Mais régulièrement, le vent lui apporte des graines, qui font des petites plantes cachées sous les autres. La plupart des gens les laisseront mourir, mais pour notre part nous les recueillons, les mettons dans des pots spéciaux et nous les nourrissons, en sorte qu’elles deviennent grandes. En sorte que le jardin s'enrichit.

Mais à la base, il faut savoir que tout part de minuscules graines. En fait nous avons tout le temps des cognitions valides microscopiques, et rarement des grandes. Il faut donc tirer profit des petites, qui en fait par la surface qu’elles finissent par recouvrir, deviennent grandes. Cela signifie qu’il faut apprendre à observer au maximum de nos possibilités. Quelqu'un pourrait objecter que l’accès à la réalité passe par l’oubli du faux (la réalisation directe d'un objet du dharma exige que l'on oublie l'image générique qu'on en a). Mais l’oubli doit se produire dans un paysage où les reconnaisseurs ont atteint leur densité maximale par rapport à une cognition donnée. Dit autrement, on ne peut plus rien en tirer de nouveau (car les reconnaisseurs apportent du nouveau, qui est comme le déploiement d’ une graine. Le chêne n’apporte rien de nouveau par rapport au gland, d’un certain point de vue. Il ne se transformera jamais en hêtre. Mais d’un autre point de vue, tout le monde voit bien que sa croissance apporte quelque chose de nouveau. Mais une fois que le chêne est grand, il est grand et doit se résorber, et nous n’en tirerons rien de plus). C’est à ce moment qu’il faut tout oublier, car de toutes façons ça ne sert à rien de tourner en rond, c'est même contre-productif. Lorsqu'on a tout oublié, tout se réorganise, et nous avons soudainement une « idée géniale », qui en soit ne contient absolument rien de nouveau, mais c’est une vision différente de ce qui est déjà là. C’est sur cette base qu’apparaîtra une nouvelle cognition valide, et ainsi de suite. Toute cette voie représente un processus naturel de développement, qui se retrouve également chez les plantes. Voir Le jardin naturel de l'âme.
Formulé autrement :
1. On trouve un gland.
2. On le fait pousser et on obtient un chêne.
3. On s’aperçoit soudain qu’on peut grimper sur le chêne, donc on grimpe dessus.
4. Une fois là-haut, on voit tout le paysage alentour qu'on ne voyait pas auparavant..

Il est malheureusement difficile de prendre des exemples "réels" car les cognitions valides sont par définition non mentales. Par exemple si l'on fait interagir deux personnages de roman et qu'il en résulte un connaisseur valide sur l'androgynat, c'est de toutes façons très difficile à décrire. Ensuite si l'on développe la relation de deux personnages en état d'androgynat, il en résultera éventuellement un connaisseur valide sur l'amitié spirituelle véritable, ce qui est un objet encore bien plus subtil et difficile à décrire. On peut en inférer facilement que les descriptions de terres pures de bouddhas ne valent que ce que vaut la réalisation de celui qui les lit. Si la personne n'a pas de connaisseurs valides, elle imaginera Saint Tropez et il lui sera impossible d'avoir une perception correcte.

4/ Rôle de l'inconscient.

Comme nous l'avons dit plus haut, les graines qui seront les nouvelles cognitions valides sont difficilement perceptibles. En réalité, nous notons que la plupart du temps, nous ne les percevons pas consciemment, et si nous les cultivons, c'est sans le savoir. Nous sommes comme un jardinier qui irait obstinément arroser un endroit où il ignore qu'il y a une graine et qui tout à coup verrait surgir une nouvelle plante au bout de quelques jours ou semaines. C'est là que se joue toute l'affaire à notre avis. La plupart des jardiniers se disent : "Il n'y a rien qui pousse ici, pourquoi se fatiguer à arroser ? C'est déjà assez fatigant d'arroser ce qui existe". Cela signifie que dans le roman dharmique nous testons des situations qui n'apporteront rien de nouveau en apparence, que nous lisons des textes où il n'y a semble-t-il plus rien à apprendre, ou que nous parlons avec des gens qui n'ont peut-être rien à nous apporter. Il arrive effectivement un moment où le dynamisme de rigpa devient suffisamment puissant pour se nourrir de lui-même, mais il est dangereux de s'en tenir à son petit carré d'herbe tant que l'on n'a pas atteint ce point, car il y aura stagnation, c'est-à-dire cristallisation et diminution. C'est ainsi que l'on croise dix ans plus tard les mêmes personnes, qui n'ont pratiquement pas changé. Les sources extérieures sont nécessaires à notre enrichissement, mais nous ne savons jamais "lequelles" à l'avance. Cependant on peut constater que la "sagesse" divine se reconnaît elle-même à notre insu, pour autant qu'on lui en laisse le loisir.

Conclusion

La conscience des sensations et toute forme de perception n’empêche pas de penser, contraitrement à ce que prétendent les chantres de l'instant présent. Par contre, il est impossible d’avoir en même temps un percept ordinaire ou concept ordinaire et une cognition valide. On peut aussi définir la cognition valide comme “perception qui a du sens”, ou encore "forme d'intuition qui est à la source des percepts et des concepts". A la base, nous croyons pouvoir dire que l’occidental moyen adulte en a zéro, du fait de la pauvreté de son monde et de ses mauvaise habitudes. Le résultat concret, c’est que les gens n’arrivent pas à se diriger dans le dharma, parce qu’ils n'ont pas de sensibilité véritable. Cet organe est donc assez long à développer, nous pouvons supposer que tous les canaux correspondants à cette nouvelle activité doivent être créés. La méthode des radars de l’esprit ne permet peut-être pas de pallier à ce manque. Mais au moins elle donne une proposition applicable pour sortir de la nuit de l’âme.