Le yoga des amateurs d’offrandes naturelles

La purification du corps, de la parole et de l’esprit par la culture inactuelle de l’état d’enfance qui ouvre les vannes de la joie parfaite

 

1/ Le bonheur d’être amateur

De nos jours, être taxé d’amateurisme est plutôt mal vu. Lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il est un « amateur », c’est rarement un compliment et souvent une façon de rabaisser son interlocuteur, synonyme d’ incompétent notoire et de pas vraiment crédible. Comme si les amateurs n’étaient pas des êtres sérieux dans leur travail, regorgeant de qualités. Pourtant, l’ « amateur » au sens noble est une personne qui tend à se rapprocher de sa vraie nature, car elle aime ce qu’elle fait, sans souci de rémunération, de prestige ou de vaine gloire. Il n’agit pas de façon intéressée, pour renforcer sa « persona», se donner du lustre ou gagner de l’argent. L’amateur fait ce qu’il fait parce qu’il aime cela et il est désireux d’apprendre quelque chose de nouveau, non parce qu’il est contraint ou qu’il attend quelque chose d’extérieur pour s’enrichir. Bref, il est libre. En un sens, il participe à l’œuvre de création, car il agit sans but étriqué. Bref, l’amateur authentique pratique le service désintéressé sans le savoir, ce qui représente une des plus nobles vocations de l’homme.

Pourtant, dans notre société, cette façon de voir est peu encouragée et laisse le plus souvent place à des loisirs de pur divertissement, ou à un travail professionnel abrutissant, alors que nous pourrions envisager que n’importe quelle activité pratiquée en ce monde soit l’occasion d’une découverte vivante de ses principes fondamentaux. Et non une source implacable d’ennui, de morosité et de tristesse. Nous ferions une forme de « purification » réellement efficace sans le dire et sans le savoir, en dévoilant l’être de notre domaine de prédilection, qui deviendrait alors comme le prolongement de nous-mêmes, sans l’ étranglement fatidique de la pensée conceptuelle. Au lieu de sentir nos activités quotidiennes comme des choses bizarres et bâtardes, nous pourrions nous les réapproprier aisément, en les considérant comme des êtres vivants en croissance. Ainsi, l’apprentissage de la musique, de l’écriture, de la cuisine, du sport, du jardinage, du dessin ou de toute technique artisanale déjà existante ou à inventer prendrait irrémédiablement une signification à la fois simple et profonde. Au lieu de juste nous divertir, elle nous ramènerait au centre en permettant à tout un chacun de comprendre quelque chose d’essentiel qu’on croit habituellement nous dépasser complètement. Les concepts abscons des théologies religieuses dévoilent autant qu’ils masquent des vérités premières qui ont été soigneusement enfermés dans des coffre – forts par des cercles restreints d’initiés, afin que l’homme sans trop de qualités préalables se pense exclu et se détourne naturellement de ce type de recherche.

Pourtant, les « termas » existent et attendent simplement leurs inventeurs. Les seuls verrous sont dans l’esprit sous forme de « formations mentales » étroite et les noeuds du corps. Mais les bouddhas nous apprennent que cette torsion n’a rien d’irrémédiable, et qu’un peu d’efforts et de pratique peut en venir à bout, si la motivation est pure. Il n’est nul besoin de s’enfermer dans une forteresse monastique, ni de baisser les bras et de se laisser aller à un exercice sans joie. Nous sommes tous des pratiquants médiocres à la base, mais ce n’est pas la peine de se complaire dans le malheur face aux échecs répétés en pensant que la « vie divine » n’est décidément pas faite pour nous. En effet, il existe une piste très simple : trouver une véritable source d’activité et de satisfaction, en faire bénéficier les êtres, et découvrir finalement que la distinction entre « soi » et les « autres » est artificieuse et formelle. Et non pas méditer en desséchant et son jardin, en transformant une oasis et une claire fontaine en un royaume désertique. Il existe un seul Esprit qui meut toute la création et aucune scission qui tienne la route entre « profane » et « sacré ». Tout est potentiellement divin ou rien ne l’est, et la graine du bouddha qu’on peut sentir chez le voisin « ordinaire » est le reflet de la terre pure que nous avons déjà développé en nous. Nos vents reviennent d’eux – même dans le canal central lorsque nos activités pratiquées portent un sens, une beauté et une gloire simple en elles – mêmes.

L’amateur véritable compte avant tout sur l’écoute, le raffinage de la sensibilité et un peu de réflexion personnelle peut déjouer cette machination dualiste en donnant un sens à ce qui n’en aurait pas sans une intention spécifique. Il devient amatophile et découvre alors la joie spontanée d’aimer et d’exister en cultivant son jardin naturel. Le « yoga des amateurs » peut toucher n’importe qui dénué d’esprit compétitif ou de lucre, mais sérieux dans sa démarche. Il mène simplement et clairement à une activité sensée.

Le débutant émet au préalable une intention du cœur pour entrer dans cette voie. Le pratiquant plus aguerri a réussi à relier l’esprit à la matière en lui donnant un sens et en délivrant ses potentialités cachées. L’adepte avancé est un véritable détective, qui peut lire les intentions secrètes de l’esprit derrière chaque phénomène, chaque corps et chaque signe sans recours à la magie ni à d’ artificielles présomptions. Tout cela survient naturellement, sans artifices. A l’extérieur comme à l’intérieur, il décode le même message du Sens en expansion, qui se propage dans toutes les directions, sans découpage mental préalable. Archéologue du futur, il envisage tous les possibles grâce à sa boussole interne, qui lui permet de localiser et de sentir avec des organes neufs des germes de croissance. Le « yoga des amateurs » n’est donc pas une promesse vide : c’est la réalité déjà étalée sous nos yeux qui se travaille et se remplit par son propre sens latent.

2/ L’amour divin et la recherche du sens

L’ « amour divin » est une locution fourre-tout employé pour désigner le sens, par (ou pour) ceux qui n’ont pas très bien compris de quoi il s’agit. Grossier parce qu’automatiquement nous pensons qu’il n’y a qu’un seul amour divin, et donc nous cherchons à développer « une » chose exclusive, alors que si nous parlons de « sens », nous constaterons tout de suite que nous sommes en face de composés, comme les phénomènes eux – mêmes, même si leur essence lumineuse et claire est unique. Il en résulte une attitude fausse dans la pratique. Si nous cherchons l’amour divin, nous allons nous concentrer sur le coeur (sur un point physique ou mental) et nous allons essayer d’aimer Dieu à partir de là. Ce qui représente un concept assez vague, assorti de quelques percepts, de statues de divinités, d’icônes de Jésus et autre. Inutile de se demander pourquoi cette stratégie ne marche pas. Ensuite nous allons passer en revue divers objets sacrés, mais comme nous ignorons leur sens, ça ne risque pas de marcher mieux. La shakti n’est pas très intéressée par les cartes postales. En général d’ailleurs, le pratiquant en reste là, il se dit qu’il manque de dévotion, qu’il n’est pas doué, que chez d’autres ça a marché et que quelque part c’est un peu injuste…

Alors que si nous cherchons le sens des phénomènes à leur racine naturelle, le support peut être absolument n’importe quoi, mais de préférence ignorer les objets résultant d’un découpage mental. En fait, il n’y a absolument aucune limitation à cette perspective, à ceci près que si nous prenons des objets mentaux pré – découpés, cette manière d’être aura tendance à corrompre le sens inné. Ici, nous réalisons que la transmutation du monde en terre pure ne pourra s’effectuer qu’en oubliant tous les concepts et percepts usuels, ce qui fera « tomber » les apparences fallacieuses. Car le sens n’a rien à voir avec ce que nous connaissons par conventions. C’est la « substance » métaphysique, mais vécue dans le quotidien. Le sens n’est pas relié aux objets tels qu’on les voit ou conçoit usuellement. Il est un univers qui se déploie avec ses propres lois et ses propres normes, qu’il ne s’agit pas de le plaquer sur le monde réel, ou l’inverse. Nous devons juste comprendre que les objets conventionnels finiront par s’y dissoudre avec suffisamment de pratique, et avoir foi en cette possibilité. En bref, les « Rinpoches » de tout acabit ne voient pas le même monde que nous même si leurs yeux leurs montrent les mêmes formes. On peut prendre une analogie avec une carte. La carte découpe le monde en carrés, parallèles, méridiens, ce qui n’a aucun sens spécialement divin. Un humain va découper le monde en pays, régions etc, ce qui aura déjà un peu plus de sens, quoique pas divin. Un être accompli va le découper de manière toujours nouvelle, en fonction de l’émergence du sens divin qu’il perçoit en permanence. La terre pure se constitue donc à partir du sens se renouvelant en continu à partir de la vacuité, et on ne peut donc pas vraiment parler d’objets qui la composeraient, même s’il y a bien une multiplicité qui se déploie et qui est en perpétuel changement. Vu que cette manière de percevoir n’est pas compatible avec notre façon ordinaire de traiter le monde, qui se découpe selon des critères mentaux et utilitaires, on voit pourquoi il est préférable de ne pas penser à un tas de « choses » pendant la méditation, et même pendant notre vie. Nous effectuons à la base la disjonction entre « samsara » et « nirvana », en nous fermant promptement aux portes du néant et en nous ouvrant complètement à la réalité. Nous pouvons ainsi sceller les « clous » de l’état naturel.

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut penser à rien, ni rien entreprendre, mais faire uniquement ce qui nous convient et nous plait. Et comme notre nature est infinie, ce qui nous plait est aussi infini, donc nous ne finirons pas quiétistes. Il existe donc une catégorie d’activités de la conscience inconnue du commun des mortels, dissimulées sous le terme de « pratiques spirituelles », consistant à déployer de la substance vivante. Nous les appelons simplement « offrandes naturelles». Chacun peut donner un sens propre et in – actuel au rituel de (re) – création permanent du Monde, s’il ne se fie pas à la lettre, mais cherche le sens hors du mental et du vital, mais en s’appuyant sur eux. Bref, s’il se met en communication avec le « psychique », l’âme qui l’habite naturellement, en pratiquant sous la forme d’ateliers d’éveil le jardinage, la danse, le dessin, les arts martiaux, etc… C’est le moyen le plus simple de retrouver la santé et l’accès naturel à l’ «état d’enfance » avant les torsions imposées par les formations mentalo – vitales de l’âge adulte, et les fausses promesses de la spiritualité acculturée et désincarnée. Notre état d’enfance est relié à notre culture, et l’art, en particulier musical, est un excellent moyen pour se connecter au Monde magique dont nous possédons la graine. La parole in – actuelle des bouddhas, des saints, et des maîtres, peut venir se greffer sur notre jardin, à condition que nous rendions notre corps et notre esprit en les offrant spontanément et naturellement au grand courant de l’Infini, comme cela nous vient.