Par
delà la conscience - connaissance
1/
Vanités de la mémoire et de la connaissance
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| Spiral solar system,
extrait de http://www.atmann.net |
1.1/
Du bon usage de l’art de mémoire
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| Mandala de Kalachakra |
Si
nous voulons nous appuyer sur une forme de connaissance préalable dans notre
pratique, il faut nécessairement faire appel à une forme dynamisée de la mémoire
ordinaire. Dans la pratique du tantra, cela correspond à l’usage de l’imaginal,
qui consiste à libérer les contenus de l’imagination, en rapport étroit avec
la dialectique de l’enseignement, mais sans intervention des contenus mentaux
affectant l’identité ordinaire. Pratiquement, cela signifie qu’on mobilise
son imagination créatrice en « visualisant » des formes sacrées
de déité dans leur environnement pur, et qu’à l’aide de ce théâtre intérieur
on renverse le flot de nos conceptions et apparences ordinaires reposant sur
la saisie du soi et des phénomènes.
Dans
l’histoire de l’Occident, on trouve cette pratique derrière l’appellation
générique de « l’art de mémoir[2] » , qui correspond
dans son usage le plus intéressant à une sorte d’essai plus ou moins adroit
et pittoresque de tantrisme, sans la véritable méthode. Cette histoire a débuté
avec le poète légendaire Simonide de Céos. Ce n’est pas une simple technique
mnémonique basée sur une rhétorique et des besoins pratiques, mais une façon
d’utiliser sa mémoire de façon magique, au sens métaphysique. (= en suscitant
des images issues de l’Intellect divin) Intelligere est phantasmata
speculari : tel est le maître-mot de cette doctrine que l’on traduit
par « comprendre signifie observer les fantasmes » . Dans cette
perspective, l’Intellect comprend en regardant les représentations projetées
sur l’écran du sens interne, afin d’accéder à une connaissance universelle
des principes et des choses. L’art de mémoire repose sur deux principes simples :
on mémorise mieux une image que tout autre élément. D’autre part, pour bien
mémoriser un nombre important d’images, il convient de les relier par une
structure facilement identifiable où les situer. En général, cela consiste
à les placer mentalement dans les différents endroits d’un lieu connu, les
pièces d’une habitation par exemple (imagination sensible). Mais cette structure
spatiale peut être créée de toutes pièces. Dans ce cas on déploie tous les
véritables ressorts de l’imagination créatrice (espace imaginal non sensible).
Le principe de cet Art de mémoire consistait à bâtir à l’aide de son imagination
créatrice une architecture imaginaire, et à la peupler d’objets et de scènes
frappantes, de sorte qu’en la re-parcourant mentalement, les visions de ce
qu’on y avait déposé ressuscitaient les souvenirs qu’on y avait codés. Petit
à petit, on pouvait ainsi déposer et accumuler à l’infini des connaissances
regroupées suivant la dialectique et la logique de l’Antiquité, ou la science
hermétique attribuée à une mythique origine égyptienne. Les philosophes
les plus astucieux habiles dans cet étrange art ont vu là le moyen non seulement
de mémoriser des connaissances profanes, mais aussi d’enregistrer les principes
inengendrés et éternels de la Sagesse, sous forme de visualisations significatives
et édifiantes à la fois, en contournant les dogmes avec plus ou moins de succès.
1.1.1/
Le cas de Giordano Bruno (images et commentaire extrait de « www.bruno-giordano.net »)
Bien
au-delà de la simple mnémotechnie ou d’un usage purement instrumental et pragmatique,
Giordano Bruno voit dans la mémoire un outil d’accès au divin. Sa méthode
repose sur l’emploi d’images symboliques, sortes de mandalas-hologrammes,
dont le schéma est universel mais que chacun remplit au fur et à mesure de
sa progression, en fonction de la vision qu’il a du monde.
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Bruno
part d’un principe platonicien qui est le suivant : l’âme humaine doit
s’élever vers le Bien, la Vérité et la Beauté au moyen de l’impulsion enthousiaste
ou fureur, en sortant de ce monde divers, multiple et contraire, pour atteindre
l’Unité. « L’homme est un être projeté à l’infini, vers une entreprise
héroïque dont la progression a pour but l’union avec la divinité, le retour
à l’unité super-substantielle. L’amour intellectuel est le principe de cette
progression spirituelle qui n’est pas oubli mais mémoire. » Son art
de mémoire s’appuie sur des images symboliques et a pour objectif de faire
le lien entre l’homme et la divinité. « L’imagination doit être le
premier lien de l’âme, un moyen terme entre le temporel et l’éternel. Elle
est le sens et, à proprement parler, le seul véritable sens. C’est le corps
et le véhicule de l’âme, la source d’où s’écoule la vie humaine, la méthode
la plus noble pour communiquer avec Dieu. » L’image symbolique sert de
lien entre l’objet matériel et le concept intellectuel, entre le sensible
et l’intelligible, participant des deux.
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| Le Soleil - Illustration
de Cantus Circaeus |
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| Composition des
signes, des |
Axés
sur le culte solaire et empreints d'hermétisme, les deux premiers livres de
Bruno concernant la mnémotechnie se révèlent de véritables guides pour obtenir
" tous les pouvoirs de l'âme ". De Umbris Idearum se présente
sous la forme d'un dialogue entre trois personnages : Hermès, Philothine et
Logifer, le premier connaissant l'art magique des images révélées qu'il va
transmettre à ses deux disciples. La mnémotechnie est apparentée au soleil
et l'ensemble du livre se développe sur thème de magie solaire instruite par
le Trismégiste. Suit alors un catalogue mystique de 150 images sur lesquelles
est fondé le système magique de la mémoire, profondément inspiré de La
philosophie Occulte d'Agrippa. Se succèdent les images des 36 décans,
celles des 7 planètes (au nombre de 7 chacune), des 28 images des demeures
lunaires complémentées par l'image du Draco Lunae et enfin, les 3x12 images
des maisons astrales.Par exemple, on trouvera la première image de Saturne
décrite ainsi : " Un homme avec une tête de cerf, sur un dragon, avec,
dans sa main droite, une chouette qui dévore un serpent ".
Incroyablement
sophistiqué et illustré par les représentations planétaires classiques, l'ultime
traité de Bruno De la Composition des signes, des images et des idées révèle
le découpage scrupuleux de la mémoire. Son complexe procédé s'articule autour
de (???) auxquels se greffent parfois des principes secondaires. À chacun
de ces principes correspondent des images magiques où Bruno multiplie les
attributs négatifs et positifs. À l'instar de De Umbris Idearum, le
soleil apparaît comme un fédérateur et correspond à la richesse, l'abondance
ou encore la fertilité. Circé tient toujours son rôle de magicienne, puissante
et dont le pouvoir est à double tranchant. La magie brunienne, cachée derrière
son aspect mnémotechnique, permettrait à l'initié de s'accorder les pouvoirs
bénéfiques de chaque principe afin de devenir le " Mage solaire, jupitérien
ou vénusien ". En d'autres termes, son art de la mémoire exprime le
moyen de s'attirer l'influence des étoiles, de faire corps avec l’univers
en s'identifiant à différents pouvoirs et d'avancer ainsi vers le divin pour
finir par se confondre avec lui.
1.1.2/
Le machinisme inhérent à toute connaissance - conscience
Le
majorquin Raymond Lulle avait élaboré son propre art de mémoire, totalement
différent de l’Art classique en honneur sur le continent, et où l’on ne manqua
pas de voir comme une influence hébraïque kabbalistique. Grossièrement résumé
en termes modernes, Lulle code les différents aspects du monde et de la divinité
(les Noms divins ou attributs fondamentaux de Dieu) par des lettres : A, B,
C, D… Ces lettres, il les inscrit à la périphérie de roues pouvant tourner
les unes par rapport aux autres. Et mis en mouvement, ces rouages provoquent
la rencontre combinatoire des lettres, et donc la recomposition des choses,
et par là même la recréation du monde.
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|
Illustration
de l’ars magna
|
Nous
sommes très loin de la tradition rhétorique des poètes et des orateurs, très
loin des images sensibles disposées dans des architectures statiques. Nous
sommes dans un espace abstrait, où se déploie le mouvement plus ou moins autonome
d’une machinerie mystique. Certains ont vu à juste raison dans cette abstraction
presque mécanisée un ancêtre de la combinatoire de Leibniz, voire de nos très
modernes ordinateurs. Il y a bien le désir d’une connaissance universelle
objective qui a pour base une saisie, et qui dégénère inéluctablement en machinerie
mécanique avilissante. Toutes ces tentatives d’organiser la connaissance de
façon strictement rigoureuse et systématique, que ce soit du point-de-vue
subjectif (développement de la visualisation et de la mémoire) ou objectif
(logique combinatoire) ou de la combinaison des deux, débouchent finalement
à la fois sur des contradictions et une tentative de mainmise sur le caractère
spontané et imprévisible des phénomènes. On essaye d’encastrer le réel dans
un cadre, même le plus subtil et le plus fin, soit disant « conforme »
à la sagesse et à l’ordre des choses. Mais on oublie ce faisant que la sagesse
est aussi mouvement et liberté. Le système de Lulle fut largement diffusé
au cours des siècles suivants. Nicolas de Cues s’y intéressa. Après la chute
de Byzance (1453), la magie néoplatonicienne de la Renaissance italienne (Marcile
Ficin et autres) trouva là un aliment de choix. Pic de la Mirandole et d’autres
auteurs identifièrent à peu près complètement lullisme et Kabbale (alors que
Lulle lui-même n’utilisait pas explicitement les lettres hébraïques).
Dans
le même temps, l’architecture fantastique des anciens Palais de Mémoire s’était
développée en représentations du monde de plus en plus élaborées, jusqu’à
construire de véritables systèmes du monde, dans des théâtres imaginaires,
avec autant de niveaux que de planètes, des tiroirs, des étages et des cieux
innombrables pour le classement, etc. Le plus étonnant est que cette vision
mentale a eu des répercussions concrètes. Le " Théâtre du Monde "
de Giulio Camillo semble avoir été effectivement construit, puis détruit,
à Venise puis en France, vers 1550. Celui de Robert Fludd pourrait bien avoir
servi de modèle à celui de Shakespeare.
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Théâtre
de Fludd
|
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| http://www.atmann.net |
2/
Prestidigitations cosmiques
2.1
/ Ombre sur l’échiquier tantrique
Mais
nous usons encore inconsciemment aujourd’hui des vestiges de cet art de mémoire
lorsque nous voulons évoquer un souvenir du divin en tant qu’expérience
passée qui nous a émue, ou une connaissance que nous croyons avoir acquise
sur le divin. Dans notre espace intérieur, nous élaborons une sorte d’architecture
sacrée que nous croyons plus ou moins solide et sur laquelle nous fondons
nos espoirs. Bien entendu, dans le véritable tantrisme, les représentations
du divin sont censées être vues comme vides et recouvrir les perceptions présentes.
Elles ne doivent pas donner lieu à des fantasmagories sur le futur renforçant
le mécanisme mortifère de l’espoir et de la crainte. Au contraire, elles doivent
nous rapprocher de la sagesse née spontanément d’elle-même. Voilà pour la
théorie. Mais le piège est particulièrement pernicieux lorsque le matériau
de base a une véritable apparence de pureté[3] . Dans ce cas, il ne semble n’
y avoir aucune raison valable de ne pas essayer de fabriquer un environnement
favorable à partir de lui, dans lequel on peut évoluer librement en compagnie
d’être sympathiques et amicaux. Et on le croit toujours un peu réel malgré
nous, surtout s’il a été suscité par l’Avatar lui-même. En fait, il a été
créé pour qu’on en découvre la source commune avec des apparences moins désagréables
au premier abord. C’est la base de la religion en général et du tantrisme
en particulier. L’un et l’autre essaient de dépasser les conceptions ordinaires
et matérialistes du monde pour aboutir à une Vision spéciale dans laquelle
des perceptions « divines » se substituent aux perceptions habituelles
et conventionnelles des choses et des événements. Les deux sont magnifiés
dans un théâtre sublime et tragique, dans lequel on ne voit plus que l’action
divine à l’œuvre, en sus des apparences vidées de leur suc illusoire. Le mal
est recouvert par le Bien qui le transcende, et tout est pour le mieux dans
le meilleur des mondes, jusqu’à ce qu’on se mette en quête de l’origine de
cette prestidigitation.
2.2
/ L’amphithéâtre des terres pures
Pourtant,
celui qui aspire à la réalisation et à la sagesse ne doit pas se contenter
de cette satisfaction et de ce soulagement temporaires, mais il doit aller
de l’avant, vers quelque chose qui dépend de lui et pas seulement du bon vouloir
de la divinité à son égard. Car autrement, on en revient au système de dépendance
et à l’arbitraire religieux : tout dépend du créateur, et plus rien de
la créature. On se meut certes à l’intérieur d’un palais merveilleux, mais
on en possède ni vraiment les clefs, ni le plan de construction. En fin de
compte, on risque de finir enfermé dedans. Et comme le dit un vieil adage,
« que les chaînes soient d’or ou de vil métal, ce sont toutes deux des
liens ». On peut paraphraser : « que la corde qui vous pend
soit d’or ou de fil ne changera rien à l’affaire : c’est pendu que vous
finirez. » [6] Contre de tels excès qui ont leur
pertinence dans un certain cadre et un certain type d’enseignement, les rationalistes
se sont offusqués et ont mis en avant les pouvoirs créateurs de l’homme. Ils
ont voulu le revaloriser, au risque inverse d’oublier que personne n’a le
droit de s’approprier le pouvoir, et qu’il doit être mis au service du bien
commun et non au profit d’une fausse élite.
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![]() |
|
« Amphithéatre
de la sagesse éternelle », Illustration du livre de Kunrath, cf
inscription en haut de la montagne
|
Le
laboratoire intérieur
|
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| « Talisaman
painting », http://www.atmann.net |
3/
La liberté de l’homme
3.1/
Situation métaphysique
En ce
qui nous concerne, nous préférons partir d’un point intermédiaire : nous
disposons d’un pouvoir qui ne nous appartient pas en tant que créature et
qu’il convient d’user avec discernement et intelligence. En termesmétaphysiques
nous sommes libres par essence et nullement déterminés par la Providence.
On choisit plus ou moins consciemment la position qu’on occupe dans le jeu
cosmique en usant de notre volonté libre. A l’origine de la Renaissance en
Europe, on peut trouver une telle vision des choses qui réagissait contre
le dogmatisme excessif et le réalisme qui sévissait à la fin du Moyen-âge.
Le philosophe hermétique Jean Pic de la Mirandole nous livre une magnifique
citation[7] . L’homme est un être libre,
autrement dit son essence ne lui est pas conférée par la providence divine
ou par la force aveugle de la nature : il se la donne à lui-même, il
est ce qu’il devient, et il devient ce qu’il se fait. L’homme est l’artisan
de son propre destin, dans le sens où il peut réaliser ou actualiser son essence,
à la différence des autres êtres et des animaux bridés par leurs conditionnements.
Pic fonde la liberté sur le choix spirituel de chacun : au terme de la
création, Dieu avait déjà distribué toutes les qualités, si bien qu’il ne
restait plus rien en propre pour l’homme. Il « dit » donc à l’homme :
« Tu n’es gêné par aucune sorte de freins mais c’est à toi, selon ton propre
libre arbitre, de déterminer seul ta nature. Je t’ai créé moyen terme du
monde afin que de cette place tu puisses observer autour de toi tout
ce qui se trouve au monde. Libre à toi de dégénérer jusqu’au monde inférieur
des animaux. Libre à toi également de t’élever vers le monde supérieur du
divin par la décision de ton propre esprit. » Ce propos illustre notre
idée selon laquelle il n’existe pas à proprement parler de nature humaine,
mais une volonté qui oscille entre un état animal et un état divin. Tout dépend
de notre capacité d’observation et de décision. Suivant nos choix, nous orientons
la place qui nous est échue dans l’échiquier cosmique. Rien n’arrive au hasard,
mais pas selon un plan prédéterminé : la Puissance créatrice, l’Intention
fondamentale à l’œuvre dans le cosmos ne fait que répondre à nos souhaits
les plus secrets. La question est donc de savoir : que voulons-nous
vraiment et de s’en donner les moyens, plutôt que de spéculer à l’aveugle
dans l’abstraction. Si nous souhaitons évoluer vers la liberté, l’univers
répondra dans ce sens. Si nous souhaitons dominer les autres, nous serons
exaucés, mais il faudra en payer le prix. Si nous voulons être riches, même
chose.
3.2/
L’usage de la volonté
En fait,
chacun évolue dans le monde qu’il s’est construit lui-même, en fonction
des hypothèses fondatrices et métaphysiques qu’il a privilégiées plus ou moins
consciemment[8] .
D’ordinaire, nous n’avons aucune prise sur ces leviers qui conditionnent à
la fois nos perceptions mentales et notre environnement matériel, car nous
considérons inconsciemment que seules nos hypothèses ou celles qui leur sont
apparentées valent quelque chose, alors que celles du voisin - sur lesquelles
il a bâti lui-même ses conditions d’existence - sont posées a priori comme
inférieures. Là réside l’erreur de base qui tient et conditionne tout le reste
de l’édifice. La trame entière de notre existence va reposer sur ces quelques
hypothèses que nous avons sélectionnées pour créer la réalité et pour nous
distinguer ainsi du reste de la création, en bien ou en mal. On ajuste la
réalité dans laquelle on évolue à l’aide des idées que l’on chérit le plus.
Elles prennent vie et forme, et on oublie de se demander de quelle étoffe
elles sont vraiment faites et quelle est leur source. Et c’est ainsi que l’on
se dote d’une identité séparée qui va nous faire souffrir, au lieu de laisser
s’exprimer notre nature originelle et d’agir en conformité avec l’Intention
divine. Les émotions et les actions erronées prolifèrent sur la base de choix
effectués plus ou moins arbitrairement pour édifier un monde personnel et
à part des autres. Or, en réalité, du point-de-vue relatif, tous les mondes
se valent. C’est blanc bonnet et bonnet blanc. Le problème vient de notre
sentiment de supériorité (ou d’infériorité) à l’égard de notre propre existence.
Par elle-même, elle est une sorte de zéro qui ne peut se saisir lui-même,
et qui est animé par quelque chose d’incompréhensible et d’inexplicable. On
croit savoir et comprendre quelque chose, alors on ne voit pas la vacuité
de notre condition et on s’y attache, comme si c’était quelque chose de particulier
et d’important. Si on était réaliste et neutre, on verrait que toutes les
formes de vie sont dignes et ont quelque chose de divin en elle, dans la mesure
où c’est la même force de vie, la même shakti divine qui les anime. Cette
puissance ne fait pas de différence entre le ver de terre et le Dieu qui possède
un corps subtil tissé de lumière. Elle anime également les deux sans faire
de discrimination. Chacun possède une certaine beauté et une certaine majesté,
encore plus évidentes lorsqu’il n’essaie pas de se les approprier. L’ondulation
du ver n’a rien à envier à la superbe du paon, l’agilité de l’anguille à la
lenteur de l’éléphant. Pourtant il nous vient jamais l’idée de nous en aviser
et de remettre en question nos préférences, tellement l’habitude de nous mettre
au centre est enracinée. Notre existence est une perpétuelle demande de confirmation
inconsciente des choix que nous avons faits. On crée des mondes probables
dans notre tête pour venir confirmer nos choix préalables, et on s’attend
à ce que la réalité se conforme à nos attentes. Et effectivement elle s’y
conforme le plus souvent.
On en
tire la mauvaise conclusion que le monde est bien tel quel et pas autrement,
alors qu’on a juste projeté nos préférences subjectives devant tel type d’existence.
Mais en réalité, rien ne peut vraiment répondre et nous confirmer, pour la
bonne raison que tous les choix sont faits sur du vide. Ils n’ont pas « d’existence
intrinsèque ». Toute notre stratégie consiste à nous faire reconnaître
et confirmer, que ce soit aux yeux de l’autre ou aux yeux de Dieu, mais en
réalité il n’y a rien à faire confirmer. Ce qui est, admettons le, plutôt
angoissant. La couleuvre est pour la plupart d’entre nous impossible à avaler.
Nous préférons user de différentes drogues psycho-mystiques pour esquiver
cette difficulté, de taille. Cette commotion anthropologique crée une sorte
de noyau d’énergie qui courbe l’espace autour de nous. C’est une distorsion
fondamentale qu’accompagnent une sorte de dépression et de champ magnétique
autour de soi. Elle attire un faisceau d’événements improbables mais reliés
par une logique d’ensemble.
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Le
Joker
|
4/
La constitution du noyau psychotique à partir de la saisie de la vacuité
4.1/
Principe
A un
niveau plus profond, ce noyau peut être compris comme une perception
biaisée de la vacuité elle-même, sur laquelle nous avons construit malgré
nous toute notre représentation du monde. La pratique spirituelle authentique
a donc pour fonction de mettre en branle ce château édifié sur du sable et
qui se fait passer pour du granit. En effet, l'individu s’est construit à
la base sur une perception erronée de la vacuité - celle qu'on peut appeler
"noyau psychotique" - et tout le reste la vie est agencé pour éviter
cette inquiétante chose. Il en découle que la pratique a pour but de faire
réellement face à ce noyau et de le défaire. Ce qu'elle oblitère la plupart
du temps, car les gens préfèrent esquiver et s'en servent plutôt comme un
bouclier et une nouvelle stratégie d'évitement. Ce qui nous met en face de
nous-mêmes, c'est évidemment la réflexion/méditation sur la vacuité, qui démolit
au fur et à mesure toutes les couches de substance psychique dont on l’a recouverte.
Il en résulte une découverte extraordinaire et paradoxale : dans l'ordre
de la dualité, le Mal précède ontologiquement le Bien, car le Bien au sens
propre n’existe que dans l’Absolu ou « Corps de jouvence » non manifesté
(pour les bouddhistes)[9] . Nul gnosticisme dans nos propos ou volonté
de dénigrer la création, mais plutôt la volonté de remettre chaque chose à
sa place afin de ne pas s’empêtrer un peu plus dans les contradictions du
samsara. En effet, le bien relatif n'existe que parce qu'à la base il y a
une erreur fondamentale, un néant, un Mister Shadow (cf Le cinquième élément) sur la base duquel vont apparaître les anges
et les démons, le ciel et l’enfer co-éternels l’un par rapport à l’autre.
C'est sans doute pour cette raison qu’on dit dans la religion chrétienne que
Lucifer est le premier des anges[10] .
Là réside la faille originelle, qui précède et qui est à l’origine de la création
du samsara. C’est cette faille que la psychologie moderne a identifiée sous
le terme de "noyau psychotique"[11] .
4.2/
Conséquence pratique: l’angoisse fondamentale
Logiquement,
si l'on examine au microscope, on se rend compte que la plupart des occidentaux
férus de spiritualité présentent une structure psychotique, car le noyau est
particulièrement fort chez eux. Cela favorise certes les expériences diverses
et variées. En revanche, elles s’avèrent difficiles à intégrer dans une conscience
unifiée. Le seul moyen de progresser véritablement dans la pratique consiste
donc à faire face à cette faille fondamentale. Ce qui se traduit par le fait
qu'elle envahit tout - c'est donc le contraire d'Alice ou Candide au pays
des terres pures. Quand on regarde le monstre en face, il n'est pas si terrible
que ça, mais tout de même... Car il ne s'agit pas de contenus spécifiques :
c'est la base de l'ignorance fondamentale, l'angoisse inhérente au fait
d'exister qu’il faut mettre à nu. Elle est due à la rotation des trois
premiers principes dans la théosophie de Boehme, sans l’éclair illuminant
de l’amour et la reconnaissance de la vacuité d’où tout le mouvement procède.
Elle procède du néant, c’est-à-dire de la vacuité objectivée. Cela a été très
bien vu et exprimé par le philosophe Heidegger dans un texte célèbre, dont
on laissera le soin au lecteur de retraduire en termes bouddhistes.
![]() |
| Un village attrayant |
Heidegger
(Qu’est-ce que la métaphysique): « Le néant n'est pas pensable
car la pensée - qui est essentiellement toujours la pensée de quelque chose
- devrait, en tant que pensée du Néant, agir à l'encontre de son essence propre.
Toute réponse à la question du Néant est, à l'origine, impossible, car elle
se présente, et par la force des choses, sous la forme suivante : Le néant
« est » ceci ou cela. Qu'est-ce que le Néant ? En interrogeant ainsi, nous
posons d'ores et déjà le Néant comme quelque chose qui « est » ceci ou cela,
comme un étant. Or il en diffère radicalement car le Néant est la négation
de la totalité de l'étant, le non existant pur et simple. »
Ce néant
originel n’étant pas reconnu pour ce qu’il – ouverture à l’être de l’étant
suivant le jargon de ce philosophe ou vacuité en terminologie bouddhiste –
est éprouvé par l’être humain – Da-Sein qu’on traduit communément par « être-là
» - comme une angoisse sans cause ni forme déterminée, qui affecte l’ensemble
des tonalités affectives, des ambiances et des comportements humains[12] . On peut la mettre en
relation avec le principe de « l’alaya » dans la phénoménologie
bouddhiste - traduit par « conscience-réceptacle » - qui est à la
base et imprègne toutes nos perceptions mentales et sensorielles karmiques.
Elle s’éprouve en tant que telle, disjointe des traces karmiques spécifiques,
comme une sorte de vide nébuleux et neutre ressemblant au sommeil profond
sans forme ni contenu. En fait, c’est une sorte d’inconscience, source de
toutes les paniques et les désorientations mentales et spatiales. Elle sert
de support au stockage de toutes nos impressions de conscience. Elle contribue
à former le sens trompeur de notre identité (le sens du moi fallacieux) en
assurant un support à toutes les données de la conscience. Et elle se résorbe
dans l’état naturel sans laisser de traces lorsque la nature de l’esprit est
reconnue. C’est alors comme si elle n’avait jamais existé, jusqu’au moment
où elle resurgit avec de nouvelles saisies. Ce n’est que lorsque l’état de
bouddha est accompli qu’elle se dissout définitivement et se transforme en
« sagesse semblable au miroir ».
Le néant
originel est ressenti comme une angoisse omnipénétrante tant qu’on ne réalise
pas l’état naturel qui dissout cette saisie de l’espace vide. Si on fixe son
regard sur elle, on réalise que cette angoisse a créé toute notre réalité.
Pas une miette n’échappe à son empire. Tel un fleuve avec une source empoisonnée,
rien n’est épargné en aval. Le sommeil est clairement une défense contre l'Ennemi.
Mais en réalité il ne fait qu’accroître sa puissance[13] .
Le vice s’avoue pour ce qu’il est : la faille apparaît, la béance est
ouverte - le péché originel - et ensuite tous les efforts qui sont faits pour
l'éviter ne font que l’agrandir, dans la mesure où l'inconscience ne peut
que se renforcer elle-même. Quel est l'antidote ? Il n'y en a qu'un,
c'est la réalisation directe de la vacuité. Le péché, l’ignorance fondamentale,
représente l'essence de la vue erronée, la non-reconnaissance de cette vacuité.
Pour diminuer son effet délétère, il faut le reconnaître, mais là où l’affaire
se corse, c'est qu'il se désigne lui-même comme une sorte de vacuité. Mais
c’est en réalité une vacuité objectivée[14] . C'est pour cela que la vacuité
terrifie autant de monde. Car nous l’éprouvons affectivement comme angoisse.
Cela évoque le néant qui est à la base de leur existence même. Il crée une
sorte de barrage en prétendant "je suis l'ultime", barrant par là-même
l'accès à l'ultime. Et même si on a une perception de la vraie vacuité, si
on ne lui fait pas face, l’antidote ne sera pas suffisant. Il faut lui appliquer
directement l'antidote : accepter de disparaître en tant que moi séparé. A
chacune ses angoisses particulières, le remède n'est pas particulier mais
global. C’est la devise de l’advaïta : "Je ne suis rien. Je ne sais
rien. L'univers entier est une illusion que j'ai construite et que je maintiens.
Il n'y a rien à atteindre à part cette compréhension". A ce prix, le
démon commence à diminuer. Aucune autre arme ne lui fait réellement d'effet.
La terre pure le fait reculer dans l'ombre, mais il est prêt à ressortir.
Et pour cause, la terre pure est une illusion bâtie sur ses épaules. On retrouve
le principe de la maya, selon lequel la délivrance n’est possible que
si on voit qu’absolument tout est une illusion.
5/
Réduction à zéro de la phénoménalité : petite anthologie
Pour
ce faire, il faut vraiment accepter que nous sommes rien et surtout que nous
ne savons rien. Car toute connaissance est en définitive fondée sur la mémoire
et va donc avoir tendance à réactiver la « conscience - base de tout »
qui est à la source du processus karmique. Les contenus de la conscience y
sont stockés, fournissent l’impulsion à l’apparition des sens sur la base
desquels on agit, et dans un mouvement de retour viennent à nouveau se redéposer
dans cette conscience - base. En fin de compte, tout vient de l’esprit et
y retourne. Il n’y a pas de « monde extérieur » indépendant de nous.
La seule issue est de réaliser la « vacuité » de cette conscience-base
elle-même, après quoi elle se dissout dans l’état naturel dont elle est issue.
Donc on doit se déposséder avant tout de nos systèmes de mémoire qui rendent
les choses inertes. On abandonne notre « conscience-connaissante »
qui est à la base de tous nos tourments. Bien sûr, dans toutes les religions,
quitte à être jugés hérétiques, des hommes ont découvert la vérité. C’est
le véritable dépouillement qui permet de trouver la Réalité à l’intérieur
de nous sans bouger de sa chaise et sans accomplir aucune action. C’est état
du « vidyadhara » ou détenteur de la sagesse. Il faut tout oublier,
aussi bien l’ignorance que la connaissance, qui toutes deux procèdent de l’illusion
et accepter de n’être rien. Voyons quelques expressions de cette Compréhension.
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| Jacob Boehme |
5.1/
Le philosophe teutonique
«Ô cher
Maître, dis-moi comment je dois comprendre cela ?
J'ai dit que sa vertu était le néant. Tu comprends cela lorsque
tu sors de toute créature, et deviens un néant de toute nature et toute créature.
Alors tu es dans l'Un éternel qui est Dieu lui-même. Alors tu éprouves la
plus haute vertu de l'Amour.
Mais
j'ai dit aussi : Sa force pénètre toutes choses. Cela, tu l'éprouves
dans ton âme et dans ton corps : si le grand Amour est allumé en lui, il brûle
alors comme aucun feu. Cela, tu le vois également dans toutes les oeuvres
de Dieu : comment l'Amour s'est en toutes choses répandu et est leur fond
le plus intérieur et le plus extérieur. Intérieurement selon la force, extérieurement
selon la forme.
Et
j'ai dit encore : Sa hauteur est aussi haute que Dieu. Cela, tu le
comprends en toi-même car il te conduit en Lui plus haut que Dieu lui-même,
comme tu peux le voir selon notre humanité en Notre Seigneur le Christ que
l'Amour a conduit jusqu'au plus haut trône dans la force de la divinité.
Mais
j'ai dit aussi : Sa grandeur est plus grande que Dieu. Et cela aussi
est vrai. Car même là où Dieu n'habite pas, l'Amour pénètre. Car lorsque Notre
Seigneur le Christ était en enfer, l'enfer n'était pas Dieu, mais l'Amour
était là et brisa la mort. De même, quand tu as peur, Dieu n'est pas la peur,
mais son amour est là et te conduit hors de la peur jusqu'en Dieu. Quand Dieu
en toi est caché, son amour pourtant est bien là et Le manifeste en toi.
Et
j'ai dit ensuite : Celui qui Le trouve ne trouve rien, et trouve toutes
choses Cela aussi est vrai. Car il trouve un abîme au delà de la nature,
au delà des sens, où il n'est pas de place pour son habitation, et il ne trouve
rien qui lui soit semblable: c'est pourquoi il n'est rien à quoi on puisse
Le comparer, car Il est plus profond qu'aucune chose. C'est pourquoi, Il est
à toutes choses comme un néant, car Il n'est pas compréhensible. Et c'est
pourquoi, parce qu'Il n'est rien, Il est libre de toutes choses et est l'unique
bien, dont on ne peut dire ce qu'Il est.
J'ai
dit enfin : Celui qui Le trouve, trouve toutes choses. Et cela aussi
est vrai. Il a été le commencement de toutes choses et les domine toutes.
Si tu Le trouves, tu accèdes à ce fond d'où toutes choses sont venues et en
quoi elles demeurent, et tu es en Lui un roi au dessus de toutes les oeuvres
de Dieu.
Cher
Maître, dis-moi cependant où, dans l'homme, est sa demeure?
Là
où l'homme ne demeure pas, c'est là qu'Il a dans l'homme son habitation.
»
Quel
est ce lieu que l'homme en lui-même n'habite pas ?
C'est
l'âme entièrement abandonnée, lorsque l'âme meurt à sa volonté propre et ne
veut plus rien elle-même hormis ce que Dieu veut. C'est là que l'Amour a son
habitation. Car dans la même mesure où la volonté propre est morte à elle-même,
l'Amour a occupé la place.
(Boehme,
De la vie au-delà des sens, entretien entre le Maître et son disciple)
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Ranjit
Maharaj
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Le sage
indien Ranjit Maharaj nous met en garde tant contre l’ignorance que la connaissance.
Toutes deux relèvent de l’illusion et sont les faces d’une même pièce :
la création divine, illusoire dans son essence. Tous les phénomènes viennent
du zéro et y retournent. La réalité se trouve tant au-delà de l’oubli que
du souvenir, et on peut y accéder par la grâce de la compréhension.
« Quand
on dit que l'homme ressuscitera et que le Christ le conduira au royaume des
cieux, cela ne veut pas dire bien sûr que le corps ressuscitera, mais que
si vous comprenez que le Christ est en vous, vous êtes au paradis. Alors vous
savez que vous-même êtes le roi des rois. Il est dit que tout ce qui brille
n'est pas or, mais tout vous paraît réel. Allez à la source des choses, c'est
ainsi qu'elles disparaîtront. Le monde n'est pas vrai, allez à la source !
On peut tuer le corps, mais le mental, comment le tuer ? Par la compréhension
vous pouvez tuer vos pensées. Si vous comprenez votre âme, le pouvoir, l'ego
disparaîtra automatiquement. L'origine de la pensée c'est l'ignorance,
si vous comprenez cela, tout est néantisé. « Je ne suis ni ceci,
ni cela », et ce qui est, est éternel. Ne soyez pas quelque chose, dès
que vous voulez être quelque chose, c'est l'ego qui imprime sa marque et vous
restez prisonnier d'un état. Soyez « rien » et c'est alors que
la réalité est. Pour exister, l'ego a besoin d'un état. Si vous vous maintenez
dans le champ de la connaissance, l'ego y trouve une place, un soutien. Mais
sans la connaissance, l'ego ne peut se maintenir et alors vous êtes la réalité.
Quand la maison est détruite, que reste-t-il ? Les fondations. Quand
tous les voiles sont enlevés, alors la réalité reste. Quand on vieillit, c'est
seulement le corps qui vieillit. Le pouvoir ne vieillit pas. Vous ne mourez
jamais, vous êtes vrai et éternel. Il n'y a ni naissance ni mort, ni péché
ni vertu, ni joie ni peine. Dieu et sa création ne sont pas réels dès lors
que la connaissance disparaît. Alors puisqu'ils ne sont pas vrais, laissez-les
ainsi, pourquoi vouloir détruire ce qui n'est pas réel, ce qui n'est
pas ? Ne vous inquiétez de rien, dites simplement « je ne
suis pas le corps ». Il n'y a donc rien à quoi l'on puisse renoncer,
puisque ce n'est pas réel. Alors, rien ne peut vous toucher. Laissez toutes
ces choses là où elles sont, mais n'y touchez pas ! Dès que vous touchez,
l'attachement apparaît. Essayez d’oublier ce qui n’est pas vrai, c’est le
seul remède. C’est ainsi que l’illusion disparaîtra. Sinon elle persistera
sous une forme ou une autre. Le mental vit dans la peur permanente : « que
va-t-il se passer ou ne pas se passer ? que faire ou ne pas faire ?
». Être ou ne pas être est toujours la question pour chacun de vous. Si
la personne qui vous est chère meurt, vous pouvez pleurer et pleurer encore,
cela ne vous la rendra pas. Un corps mortel est mort, pourquoi s’en faire
? Vous devez l’oublier ou vous ne pourrez pas vivre dans ce monde. L’oubli
est la meilleure des choses, c’est à cette condition que vous pouvez être
heureux. Si vous vous souveniez de vos vies passés, vous seriez malheureux
pour toujours!! Dans la vie, toutes sortes de choses se produisent, certaines
que vous désirez et d’autres pas. Que faire ? Si vous n’oubliez pas dans
la vie, vous devenez fou!! C’est pour cela que l’on dit que l’oubli est nécessaire.
Combien de temps faut-il pour oublier ce qui est illusion ? Vous oubliez à
chaque instant. Quand vous prononcez un mot, un autre arrive aussitôt et vous
devez oublier le premier pour pouvoir prononcer le suivant. Le mot n’a pas
d’entité, il naît dans l’espace, qui est zéro. Vous entendez ce que je dis
mais pour continuer à entendre, vous devez oublier ce que j’ai dit précédemment.
Son origine est le zéro et sa destination le zéro. Tout se passe en
une fraction de seconde. Si quelqu’un vous insulte, les mots disparaissent
aussitôt prononcés mais l’effet s’imprime dans le mental. Vos ancêtres sont
tous morts, où ont-ils disparu ? Où existent-ils maintenant ? Ils n’ont jamais
existé, vous ne pouvez donc pas dire où ils ont disparu. Aujourd’hui, c’est
le 18 mai, où a disparu le 17 ? Et d’où apparaîtra le 19 ? Vous calculez les
jours et les nuits mais ce n’est que votre concept car si vous demandez au
soleil combien d’années il a, il vous répondra : «Je ne connais pas les
années» Cette base sur laquelle vous comptez toutes ces années, ces va-et-vient,
ces apparitions et disparitions, est immuable. Le soleil n’a connaissance
de rien. De la même façon, c’est à partir de l’ignorance que la connaissance
est apparue et vous voyez l’illusion entière se dérouler. L’ignorance s’est
surimposée à la réalité et de cette ignorance un concept a surgi (la conscience/connaissance)
et sur ce concept le monde est créé. Concept veut dire connaissance. Tout
le monde fonctionne par la conscience /connaissance, c’est par elle que vous
créez et agissez. Prendre naissance est un concept, vous devez ensuite endurer
tant de choses durant toute votre vie. Le concept est la vie, rien d’autre,
et quand la vie prend fin, le concept disparaît et tout se termine, rien ne
persiste. S’il n’y a pas d’espace, il n’y a pas de mots. À cause de l’espace,
les mots et le monde sont apparus. Vous avez créé le monde entier mais, dites-moi,
y a-t-il autre chose que les mots dans le monde ? Vous dites que c’est l’Inde,
la France ou les États-Unis, mais ce ne sont que des mots, des concepts!!
Par les mots, vous en avez tellement fait, et vous avez été si loin qu’il
vous est maintenant impossible de vous comprendre vous-même. Comprenez l’origine
des mots, où ils commencent, ensuite oubliez-les et la réalité est là. Les
mots, c’est à dire la connaissance, ont un grand pouvoir; à partir d’un seul
mot, quelqu’un peut devenir votre ami ou votre ennemi. D’où viennent les mots
? de votre mental. Ainsi le mental est le facteur essentiel, si vous l’orientez
vers la véritable chose, c’est à dire la réalité, il devient votre meilleur
ami. Si vous le dirigez vers le faux, il vous entraîne en enfer!! Ainsi les
êtres réalisés prennent le mental de leur côté, ils en font un ami, et finalement
le mental lui-même disparaît et seule la réalité est. Le monde et le mental
disparaissent, c’est ça la réalité et c’est ce que vous êtes. Il n’y a alors
plus à s’en faire, car si vous êtes la réalité, comment l’illusion pourrait-elle
se maintenir ? Elle n’existe pas de toute façon. Quand vous oubliez la réalité,
c’est à dire vous même, le monde apparaît alors dans sa multiplicité. La compréhension
doit être complète et bien digérée, celui qui revient n’a donc pas compris.
Il va simplement jusqu’à la source de la connaissance, qu’il considère comme
vraie. La conscience/connaissance est l’ego. Le véritable maître
vous dit d’oublier l’ignorance et la connaissance également. Le souvenir
peut se transformer en oubli, cela veut dire que la connaissance n’est pas
vraie. Vous vous rappelez de quelque chose en ce moment mais l’instant suivant,
vous l’oubliez n’est-ce pas ? Ce qui change n’est pas vrai, la connaissance
n’est donc pas vraie. Vous devez allez au-delà de l’ignorance et de la connaissance.
La conscience/connaissance elle-même vient de l’ignorance, c’est à dire de
l’oubli de la réalité. La connaissance est le plus grand des egos. Socrate
a dit : « Je sais que je ne sais rien ». Ce que vous savez n’est rien,
n’est pas vrai, la connaissance est toujours fausse. À cause de l’ignorance,
la connaissance est apparue, ainsi si vous oubliez la connaissance, l’ignorance
disparaîtra automatiquement. Dans le sommeil, vous êtes près de la réalité
mais vous ne le savez pas, c’est le
(Retranscription
d’un entretien de Ranjit Maharaj retrouvez l’article au complet sur le site
www.ranjitmaharaj.com)
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| Suso |
3.3/
Un mystique chrétien
"
Ici l'esprit est dépouillé de cette obscure lumière qui l'avait accompagné
suivant le monde humain depuis la révélation des choses. Là, il en est dépouillé,
car il se trouve lui-même suivant le monde de la lumière qui lui était donné
auparavant ; et il est ainsi dénudé et dépouillé de tout mode, dans l'absence
de mode de la simple essence divine. Dans cette ténébreuse absence
de mode, toute multiplicité disparaît et l'esprit perd son être propre, il
disparaît selon sa propre activité. Et tel est le but suprême, le "où"
infini où aboutit la spiritualité de tous les esprits ; s'être perdu ici pour
toujours est la suprême béatitude". (Bienheureux Henri Suso)
« Tandis
que l'ascète se plaît à renoncer au monde, et que celui qui se confie à Dieu
repose entièrement sur son Seigneur, et tandis que le désirant recherche les
chants spirituels et l'enthousiasme annihilant, et que l'adorateur est tout
à sa dévotion et à son effort, enfin tandis que le sage connaisseur exerce
sa force d'esprit et se concentre sur le but, - ceux qui sont investis de
l'Autorité et possèdent la Science restent cachés dans l'invisible et ne les
connaît ni "connaisseur", ni "désirant", ni "adorateur",
comme ne les perçoit ni "confié à Dieu", ni "ascète" !
L'ascète renonce au monde pour en obtenir le prix, le confiant se remet à
son Seigneur pour atteindre son dessein, le désirant recherche l'enthousiasme
pour abolir le chagrin, l'adorateur fait du zèle dans l'espoir d'accéder à
la "proximité", le connaisseur sage vise par sa force d'esprit l'"arrivée",
mais la Vérité ne se dévoile qu'à celui qui efface sa propre trace et perd
jusqu'à son nom ! »
Conclusion
On peut
voir donc s’accorder sur la vue l’ultime, par-delà de la multiplicité des
expressions. Il « suffit » d’accepter de disparaître et de ne plus
rien revendique en propre...
[1] C’est la base de l’école bouddhiste du « dzogchen » qui promeut le retour direct à la source et fait toute confiance en la capacité de « l ’état naturel » propre à chaque individu.
[2] Cf l’ouvrage de F.Yates L’art de la mémoire.
[3] Et telles est la source de confusion des êtres débutants et inexpérimentés tels que nous lorsqu’ils vont à la rencontre des êtres « divins » pour recevoir leur darshan. Ils transforment la fin en moyen. L’ Avatar a la capacité de purifier notre vent subtil au cœur et de nous faire entrevoir un aspect de l’amour et de la joie divines. Dès lors, nous n’avons de cesse que de vouloir reproduire l’effet obtenu, sans s’interroger sur sa cause réelle. D’où les attitudes mimétiques et les embrigadements générés spontanément dans des sociabilités et des groupements collectifs, au détriment de la pratique méditative et de la réflexion personnelle. La dépendance envers la forme du Maître étant encore un autre aspect qui découle de cette confusion. En fait, nous ignorons tout du processus réel : un coup violent de projecteur nous a éblouis. Nous étions dans les ténèbres de l’ignorance, et nous voici soudainement dans l’éclat aveuglant de la connaissance. Dans les deux cas nous n’y voyons rien et le pouvoir de discrimination nous fait cruellement défaut. On est passé brutalement de la caverne subjective de l’ignorance à la lumière objective de la connaissance. On a navigué par un coup de baguette magique d’un pôle de l’illusion à l’autre, et on en revient tout émoustillé. Mais qu’est-ce qui est sorti réellement du chapeau de l’illusionniste ?
[4] Que l’on songe par exemple à l’ashram de Swami Premananda, bâti sur des cailloux, dans lequel on trouve maintenant plus de cinq mille variétés de plantes et de fleurs, et dans lequel viennent se nicher toutes sortes d’animaux.
[5] On comprend paradoxalement que les peurs de ceux qui voient dans tous les groupements religieux des sectes potentielles reposent sur des réalités dont la raison leur échappe: le Maître « attire » bien les disciples autour de lui, il fait bien une sorte de « mise en scène », il est capable de jouer des tours, d’aller contre les conventions admises et la morale commune, de « duper » le disciple « innocent » pour l’instruire. Mais quand il s’agit d’un vrai Maître, ce théâtre dissipe le mauvais karma, alors qu’un individu ordinaire qui s’essaye à ce jeu ne fait que provoquer sa chute et celle de ceux qui l’entourent. Seul le discernement intérieur reposant sur ses propres organes spirituels permet d’y voir clair. Car la Vérité réside à l’intérieur, de même que le Maître et l’imposteur. ( sachant que le Maître peut jouer tous les rôles et emprunter aussi cette figure, tandis que celui-là sait aussi mimer très bien toutes les qualités du Maître, ce qui rend la tâche de reconnaissance délicate et trompe plus d’un ignorant…)°
[6] C’est pour cette raison que les enseignements tantriques bouddhistes se décomposent en deux phases : kyerim et dzogrim (génération et dissolution). Ce qu’on a construit dans l’une, il faut le défaire dans la vacuité en voyant son caractère non substantiel. Sinon, on risque de s’établir dans une prison dorée, d’autant plus aliénante qu’elle a été établie avec des moyens subtils. C’est le problème avec toutes les méthodes relatives. On doit prendre garde de ne pas construire autant qu’on déconstruit, de ne pas susciter autant d’obstacles pour le futur qu’on en enlève aujourd’hui.
[7] Le discours intitulé De la dignité de l’homme constitue en fait la préface que Pic avait
rédigée pour la défense de ses neuf-cents thèses. C’est en quelque sorte
la charte de « l’humanisme » de la Renaissance. Il reprend certes
l’image de l’homme-microcosme, mais il ne se satisfait cependant pas de
l’idée d’un homme composé de deux natures antithétiques sans commune mesure
- l’une corporelle, l’autre spirituelle - car dit-il, qu’aurait alors cet
être de spécifiquement humain ? Ce qu’il veut démontrer, ce n’est pas
la similitude substantielle de l’homme avec le monde, mais plutôt sa différence
spécifique : ce par quoi l’homme occupe une position privilégiée et
même exceptionnelle parmi toutes les créatures.
[8] Par exemple, quelqu’un se sentira une « victime » et tous les événements lui donneront raison. Un autre sera un « dominateur » qui cherche un terrain pour soumettre les autres, matériellement ou spirituellement. Un autre encore cherchera à duper, mais ce faisant se fera lui-même sans cesse duper. Un autre croira tout savoir, et ce faisant ne saura effectivement plus rien. Un autre se voulant médiocre ne rencontrera que la médiocrité, etc...
[9] Evidemment, cette affirmation prise isolément aurait de quoi choquer si on ignore le contexte, et elle est peu compréhensible ni compatible avec Saint-Thomas d’Aquin. Mais elle a sa raison d’être si on veut articuler les vues de religions apparemment contradictoires.
[10] A ce sujet, il est bon de relire ce que Jacob Boehme nous dit de la chute de Lucifer. En voulant se faire confirmer son identité, en refusant de voir la vacuité de son corps de lumière, il a créé l’enfer et entraîné dans sa chute des cohortes de démons. Il s’est précipité dans l’espace vide de la vacuité -qui correspond au premier principe dans la philosophie de Boehme – et il est resté pris au piège de sa propre objectivation et déformation de l’espace naturel.
[11] Appendice sur la naissance de Dieu dans la théosophie de Boehme à partir de l’antagonisme dynamique des trois principes de la nature divine.
Il y une tension inhérente au vivant qui est l'indice tant de notre possible évolution spirituelle que de notre blocage actuel. D'un côté, on veut se sentir en expansion, aller au-delà des limites de notre corps et de notre mental. De l'autre côté, on est tenté par l'inertie et par le statut - quo de notre condition en raison de notre angoisse paralysante. Les deux forces travaillent simultanément et engendrent une sorte de contradiction interne. C'est particulièrement visible au niveau de la pratique, dans la mesure où ce qu'on défait d'un côté est renoué de l'autre. Certaines conditions vont dans le sens recherché (elles "ouvrent " les canaux) tandis que d'autres vont dans le sens opposé. (elles obligent à fabriquer un étau énergétique autour de soi pour se protéger, car les canaux ne peuvent pas encore absorber tous les chocs.) Le théosophe Jacob Boehme, dans son langage imagé mais très proche des processus énergétiques éprouvés, explicite la raison profonde de cette tension.
Dieu s'auto - manifeste dans la nature à travers un engendrement septénaire. Une première force correspond au désir du Dieu dépourvu de tout attribut (le Rien), d'apparaître ( = devenir quelque chose) tout en restant ce qu'il est, indépendant de toute manifestation. L'infini se resserre, se coagule pour être contenu au sein des limites d'un corps qui n'est autre que lui-même. Ce désir est un appétit vorace qui ne peut se nourrir que de lui-même. Ainsi la convoitise se crispe-t-elle sur elle-même, car en dehors d'elle, rien ne peut la nourrir. Le désir se contracte et crée une épaisseur qui sera sa propre matière. Se dévorant lui-même, c'est de cette matière qu'il s'engrossera. Plus le désir se resserre sur lui-même, plus il se coagule, se durcit. Il se compacte et il finit par se solidifier: c'est l'étau. Cet étau fait apparaître une qualité: un "feu froid". Emmuré et durci à l'extrême dans son épaisseur, le désir cherche à se libérer de sa propre étreinte. Il s'inverse. Le même désir s'exerce alors en deux sens contraires. La seconde force correspond donc à un mouvement opposé, une tendance positive d'expansion qui tend vers la manifestation et la sortie hors de soi. Cette qualité est comme un " aiguilllon furieux". (Une "qualité" est pour Boehme l'action, le bouillonnement ou l'impulsion d'une chose.) Ce désir rebelle cherche à ouvrir une brèche dans l'étau de pierre qui ne cesse de se renforcer. L'amertume, qualité de la bile, est en rapport avec cette colère primordiale. Cette aiguillon mortifère, s'il est un poison, un venin destructeur, porte en lui le principe du mouvement qui va desserrer l'écrou. (= le principe de base des tantras) Il annonce par sa chaleur embryonnaire la véritable vie en gestation. Deux volontés s'affrontent. Une force de concrétion, astringente et compressive, qui produit la matière et l'autre qui agit comme un venin déchaîné pour se libérer de la matière.
Le premier mouvement est dirigé vers le bas ( en relation avec la pesanteur) et le second vers le haut. (explosif et volatile, comme le célèbre "serpent qui mord"...) Le troisième mouvement tente de concilier les deux rotations des deux premières forces, sans y parvenir. Pour l'homme, c'est l'enfer et la "cabinet de l'angoisse" , tant que la quatrième force n'est pas apparue. Pour sortir de ce tourbillon chaotique (= le "samsara"), il faut qu'une discontinuité intervienne. C'est l'oeuvre du troisième principe, qui se manifeste comme un "éclair": "Tous les sept esprits sans l'éclair seraient une vallée ténébreuse..." (= la ligne "électro - magnétique" qui apparaît lorsque le canal central s'ouvre et fait la jonction entre les différents centres énergétiques) Il faut que le mouvement giratoire infernal de la roue de l'angoisse se transforme en un mouvement harmonieux pour que l'homme trouve la paix. Passer de l'opacité de la pierre, de "l'haleine coagulée" à la douceur de l'amour. Mais comment ?
Grâce à l'éclair le "feu froid" de la première triade se transforme en un "feu chaud" d'où peut jaillir la lumière. (= on revoit l'action de tumo à l'oeuvre car qu'est-ce que fait tumo sinon nous mettre en contact avec ce "feu chaud"...) Le feu dévorant qui engloutit la matière est un feu noir, trop froid ou trop chaud. Englouti dans la pierre avant de jaillir, il a besoin de l'éclair pour être libéré et produire une clarté. (= il a besoin de la claire -lumière = il a besoin que les souffles entrent dans la canal central pour être efficace) Avec le feu bien tempéré, la lumière se donne. Elle accompagne le désir tranmuté.. Car "la quatrième qualité ou la quatrième fontaine - esprit dans la divine puissance de Dieu est la chaleur. Elle est le vrai commencement de la vie et le véritable esprit de vie. Maintenant ces quatre qualités se meuvent dans l'éclair car ils sont vivants tous les quatre. Or le pouvoir de ces quatre s'élève dans l'éclair, comme une vie, qui est à son premier degré d'ascension; et la puissance qui s'est élevée dans l'éclair est l'amour. C'est le cinquième esprit. Cette puissance bouillonne avec délices dans l'éclair, comme si un esprit mort devenait vivant, et était placé subitement dans une grande clarté."
Pour les curieux, la sixième qualité est un "ton" ou encore un "son de joie" qui traverse toute la manifestation. "Le sixième engendrement en Dieu a lieu lorsque les esprits se goûtent les uns dans les autres dans leur génération (= les "roues" des chakras se metten à tourner simultanément et la vibration qui permet de traverser le sommeil apparaît...) C'est par là et en cela que la joie ascendante s'engendre et de là résulte le ton. Car c'est du toucher et de la mobilité que l'esprit vivant s'engendre, et ce même esprit perce au travers de tous les engendrements (= ce qui rentre alors et pénètre le canal central); il pénètre suavement, agréablement comme une délicieuse musique et quand l'engendrement opère, il saisit la lumière, et là prononce de nouveau dans la génération, par le moyen de l'esprit en mouvement." Quant à la septième qualité, elle correspond à la manifestation totale de Dieu, à son "corps " qui se confond avec la nature elle-même. Et pour conclure, une petite citation qui résume l'ensemble et que tout le monde trouvera limpide après ces explications.
"L'éclair allumé par le choc entre le feu froid et la liberté se lève en traçant une croix. L'Esprit se donne un corps qui comprend toutes les qualités. Et dans l'éclair, l'amour exhale une eau subtile qui est le corps de la liberté (= le corps de vajra) . Dans cette eau, le rayonnement du feu et de la lumière produit une teinture qui est l'esprit de la germination et de la croissance. Il fait apparaître les couleurs."
[12] « L’angoisse diffère fondamentalement
de la crainte. C’est toujours devant tel ou tel étant déterminé qui,
sous tel ou tel aspect déterminé, nous menace, que nous éprouvons de la
crainte. La crainte devant… craint à chaque fois aussi pour quelque chose
de déterminé. Parce que le propre de la crainte est ce caractère limité
de son devant- quoi et de son pour - quoi, celui qui craint, le craintif,
est retenu par ce qui l’affecte. Dans l’effort pour se préserver là devant
— devant ce quelque chose de déterminé — il perd toute assurance par rapport
à autre chose ; en somme il « perd la tête ». L’angoisse ne donne plus lieu
à un tel désarroi. Bien plutôt, elle répand un calme singulier. Sans doute
l’angoisse est-elle toujours angoisse devant…, mais non devant ceci ou cela.
L’angoisse devant… est toujours angoisse pour…,mais non pour ceci ou cela.
Le caractère indéterminé de ce devant quoi et pour quoi nous nous angoissons
n’est pas toutefois un simple manque de détermination, mais bien l’impossibilité
essentiale de recevoir une détermination quelconque. Elle se fait jour dans
une interprétation connue. Dans l’angoisse — disons-nous — « un malaise
nous gagne ». Que signifient le « un » et le «nous » ? Nous ne pouvons dire
devant quoi un malaise nous gagne. Cela nous gagne, dans l’ensemble. Toutes
choses et nous-mêmes nous abîmons dans une indifférence. Cela, toutefois,
non au sens d’un simple disparaître ; au contraire, dans leur recul comme
tel, les choses se tournent vers nous. Ce recul de l’étant dans son ensemble
qui nous investit dans l’angoisse nous oppresse. Aucun appui ne reste.
Il ne reste et vient sur nous — dans la dérive de l’étant — que cet « aucun
». L’angoisse manifeste le rien. Dans l’angoisse nous « sommes en suspens
». Plus précisément l’angoisse nous tient en suspens, parce qu’elle porte
à la dérive l’étant dans son ensemble. D’où vient que nous mêmes — nous,
ces hommes étant — glissons dans cette dérive au coeur de l’étant. C’est
pourquoi ce n’est au fond, ni « toi », ni « moi », qu’un malaise gagne,
mais un « nous ». Seul est encore là, dans l’ébranlement de ce suspens où
l’on ne peut se tenir à rien, le pur être « là ». L’angoisse nous ôte la
parole. Parce que l’étant dérive dans son ensemble et fait qu’ainsi le rien
s’avance, face à lui se tait tout dire qui dit « est ». Que dans le malaise
profond de l’angoisse souvent nous cherchions à rompre le vide silence par
des propos sans objet, n’est que la preuve de la présence du rien. Que
l’angoisse dévoile le rien, c’est ce qu’immédiatement l’homme vérifie lui-
même quand l’angoisse est passée. Dans la clarté du regard que porte
le souvenir tout proche, il nous faut dire : ce devant quoi et pour quoi
nous nous angoissions n’était « proprement » — rien. Et en effet : le rien
lui-même — comme tel — était là. Avec la disposition fondamentale de l’angoisse,
nous avons atteint l’advenir de l’être-là, dans lequel le rien est manifeste
et à partir du quel il faut l’interroger.Qu’en est-il du rien ? La réponse
à la question, la seule réponse d’abord essentielle pour notre projet est
acquise déjà, lorsque nous prenons garde à ceci que la question portant
sur le rien reste réellement posée. Il nous faut, à cet effet, de nouveau
accomplir le passage de l’homme à son être « là » que toute angoisse fait
advenir en nous, afin de nous assurer du rien qui s’y déclare, en la manière
selon laquelle il se déclare. D’où découle aussitôt l’exigence d’écarter
expressément les caractérisations du rien qui ne seraient pas issues de
l’épreuve en quoi il nous aborde. Le rien se dévoile dans l’angoisse
— mais non comme étant. Il est tout aussi peu donné comme objet. L’angoisse
n’est pas une appréhension du rien. Pourtant le rien se fait par elle et
en elle manifeste, mais non toutefois de telle manière qu’il se montrerait
séparément « à côté » de l’étant dans son ensemble, lequel se tiendrait
dans son inquiétante étrangeté. Nous dirions plutôt : le rien fait face
dans l’angoisse en n’étant qu’un avec l’étant dans son ensemble. Qu’entendre
par ces mots : « en n’étant qu’un avec… » ? Dans l’angoisse, l’étant dans
son ensemble devient chancelant. En quel sens cela advient-il ? L’étant
n’est pourtant pas anéanti par l’angoisse, pour ainsi laisser place au rien.
Comment d’ailleurs cela se pourrait-il, quand l’angoisse justement se situe
dans l’impuissance totale vis-à- vis de l’étant dans son ensemble. Bien
plutôt le rien se déclare-t-il en propre avec l’étant et tenant à lui, comme
à ce qui dérive dans son ensemble. Dans l’angoisse n’advient aucun anéantissement
de tout l’étant en soi, mais pas davantage n’accomplissons-nous une négation
de l’étant dans son ensemble, en vue d’obtenir le rien sans plus. Abstraction
faite de ce que l’accomplissement exprès d’un énoncé de négation est étranger
à l’angoisse comme telle, nous arriverions aussi bien, avec une telle négation
d’où devrait résulter le rien, à tout moment trop tard. C’est avant, déjà,
que le rien fait face. Nous disions qu’il fait face « en n’étant qu’un avec
» l’étant dérivant dans son ensemble. Il y a, dans l’angoisse, un mouvement
de retraite devant… qui, assurément, n’est plus une fuite, mais un repos
fasciné. Ce retrait devant… prend son issue du rien. Celui-ci n’attire pas
à soi ; il est, au contraire, essentialement répulsif. Mais la répulsion
qui écarte de soi est comme tel le renvoi, provoquant la dérive, à l’étant
qui s’abîme dans son ensemble. Ce renvoi répulsif dans son ensemble, à l’étant
dérivant dans son ensemble, selon quoi le rien investit l’être-là dans l’angoisse,
est l’essence du rien : le néantissement7. Il n’est pas plus un anéantissement
de l’étant qu’il ne surgit d’une négation. Le néantissement ne se laisse
pas non plus mettre au même compte que l’anéantissement et la négation.
Le rien lui-même néantit. Le néantir n’est pas un événement quelconque,
mais, en tant que renvoi répulsif à l’étant dérivant dans son ensemble,
il manifeste cet étant dans sa pleine étrangeté jusqu’alors cachée, comme
l’absolument autre — vis-à-vis du rien. Dans la claire nuit du rien de
l’angoisse, c’est là seulement que s’élève l’ouverture originelle de l’étant
comme tel, à savoir : qu’il est étant — et non pas rien. Cet « et non
pas rien » ajouté par nous dans le discours n’est pas une explication subsidiaire,
mais bien ce qui rend possible, au préalable, la manifestation de l’étant
en général. L’essence du rien originellement néantissant réside en ceci
: qu’il porte avant tout l’être « là » devant l’étant comme tel.Ce n’est
que sur le fond de la manifestation originelle du rien que l’être-là de
l’homme peut aller à l’étant et pénétrer en lui. Mais en tant que l’être-là,
selon son essence, se rapporte à de l’étant, celui qu’il n’est pas et celui
qu’il est lui- même, il provient, comme être-là tel, à chaque fois déjà
du rien manifeste. Être « là » signifie : instance dans le rien. Se tenant
instant dans le rien, l’être-là est à chaque fois déjà au-delà de l’étant
dans son ensemble. Cet être-au-delà, nous l’appelons la transcendance. Si,
au fond, dans son essence, l’être-là ne transcendait pas, nous dirons maintenant
: s’il ne se tenait pas, dès le départ, instant dans le rien, il ne pourrait
jamais se rapporter à de l’étant, ni même, de ce fait à soi. Sans manifestation
originelle du rien, pas d’être - soi ni de liberté. Par là est acquise la
réponse à la question portant sur le rien. Le rien n’est ni un objet, ni
d’une façon générale un étant. Le rien ne se lève, ni pour soi, ni à côté
de l’étant, auquel, pour ainsi dire, il s’adjoindrait. Le rien est ce
qui rend possible la manifestation de l’étant comme tel pour l’être-là humain.
(Heidegger, Qu’est-ce que la métaphysique )
[13] Notons que les mystiques chrétiens ont toujours interprété la chute d’Adam comme une chute dans le sommeil due à une défaillance de la conscience et de la vigilance à cause de la tentation. (saisie)
[14] Ainsi Lucifer a-t- il voulu s’approprier le principe
créateur en se plongeant dans les ténèbres divines, sans la Lumière. Il
a voulu aller au Père sans passer par le Fils, s’emparer de la vacuité en
négligeant la clarté et l’amour divin. Du coup il a sombré dans un abîme
de ténèbres et les enfers sont nés. Une sorte de vide objectivé, d’énergie
retournée sur elle-même comme un tore structure les mondes infernaux. Il
est très difficile d’en sortir car ils sont totalement refermés et repliés
sur eux-mêmes. "Dans le Mercure le plus virulent et dans l'angoisse
la plus terrible est cachée une huile qui est une teinture pour toutes les
maladies et qui toutes les chasse. Cependant, il faut que la qualité froide,
venimeuse, mortifère, soit totalement évacuée en un feu chaud avide de lumière.
Dieu a créé toutes choses bonnes. C'est parce qu'il s'est retiré d'elles
qu'elles sont devenues mauvaises. Son éloignement fut sa malédiction."
Jacob Boehme ("De la signature des choses", ch. 7.21), à travers
son langage propre, nous exhorte à transmuter le désir que nous éprouvons
pour nous-mêmes en désir pour Dieu. Pour que ce nouveau désir s'incarne
dans un corps céleste, il ne faut plus qu'il s'attache à la nature des quatre
éléments corruptibles, mais qu'il retourne à l'élément simple. Ainsi, on
retrouvera dans notre corps l'élément saint tel qu'il était avant la chute,
lorsque "pourvu de cette chair, la lumière céleste pénétrait les quatre
éléments." Avant que la convoitise ne transforme le Mercure céleste
en Mercure froid qui règle la vie de la matière et ne dépouille l'homme
de son vêtement divin. Il faut retrouver la vraie lumière qui est un "feu
tempéré par l'eau". (= la goutte rouge qui, ayant réveillé la blanche
devenue tempérante, n'éteint pas elle-même la rouge, les deux s'alimentant
réciproquement dans un mouvement conjoint...) Vivifié par la douceur de
l'eau, (= le principe de Marie) c'est par l'aquosité que le feu devient
une clarté. Sinon, c'est le "feu noir" qui représente la force
brute. Il faut lui adjoindre cette humilité pour obtenir la qualité lumineuse
de la Sagesse. Limité aux proportions de la créature, le feu ne lui brûlera
pas les ailes. A l'inverse de Lucifer qui, dans un geste de démesure, a
voulu remonter à sa source pour s'en saisir et se recréer à partir de sa
volonté - propre, l'adepte ne cherche pas Dieu autrement que dans son Fils
incarné dans Sa forme humaine. Car autrement le prix à payer est lourd:
le règne des ténèbres tapis au sein de la lumière et qui ne peuvent plus
s'incarner. Le démon a une réalité sensible, mais dépourvue de forme, sans
chair véritable (on peut conjecturer que les démons - si ce n'est déjà fait-
font venir se nicher dans tous les réseaux "virtuels" de l'informatique
et vont pouvoir alimenter en énergie les futurs androïdes bioniques sans
véritable canaux, croisement de végétal et d'électronique qui vont peut-être
constituer un nouveau "monde"...) Il vit dans un abîme qui est
la torsion du premier principe, le gouffre de l'Absolu semblable à une mère
engloutisseuse d'où procède la nature entière. (= dans l'état intermédiaire
lorsque l'espace global du rêve se tord et qu'on peut rencontrer dans ces
fissures topologiques de sympathiques créatures d'outre - espace...) En
se retournant sur lui-même et en voulant réactiver le feu primordial, Lucifer
n'est plus qu'esprit sans corps, matérialité dérisoire par rapport à la
chair céleste dont il est issu. Volatilité de mirage, elle est l'inverse
du rayonnement divin lumineux qui se diffuse, s'épanche et rayonne tout
en demeurant en parfait repos. Tandis que Lucifer se complait à accroître
sa propre beauté, celui qui naît à lui-même s'écoule avec le flux de la
grâce divine coïncidant avec la révélation du saint - élément. Car la plénitude
issue de la chair céleste a la propriété innée de s'épancher et d'infuser
naturellement vers toutes les créatures. Le disciple recouvre alors la teinture
primordiale, la lumière sortie du feu tempéré par l'eau, de laquelle s'engendre
le Verbe qui réunit force, couleurs et vertus.