Création de voies spirituelles et sanctification des Universaux

 

L’omnipotence de Dieu s’exprime en trois moments non directement explicités par les théologies classiques qui décrivent l’économie du salut : l’omnipotence recouvre
- à un premier niveau le Potentiel infini de l’ensemble des phénomènes au sein de la nature divine incréée, (toutes les apparences possibles existent de façon « enclose » au sein de la vacuité, ce en dehors de toute forme de temporalité et de manifestation[1]),
- à un second niveau la Puissance infinie de manifestation des attributs universaux inhérents aux modes finis de l’être[2],
- enfin à un troisième niveau elle recouvre la Puissance infinie qui permet aux êtres de réintégrer le premier Principe[3].

Ce qui est rarement mis en valeur en tant que tel, c’est que le pouvoir multiplicateur du Rayonnement de la Puissance de second degré doit s’accompagner d’un pouvoir analogue de Résorption au troisième degré, afin d’être en cohérence avec l’Infinitude du Potentiel initial dont elles sont dérivées. En d’autres termes, l’omnipotence ne peut pas se perdre dans le fractionnement de la multiplicité. Elle demeure intacte d’un bout à l’autre de la chaîne ontologique et engendre un renouvellement incessant des Chemins et des Formes divines.

Au sein de l’Intellect de Dieu, on peut dire de façon analogique que Dieu « calcule » avec l’ensemble des possibles qui peuvent prétendre advenir à l’être[4]. Cette mathèse universelle se réalise non plus dans l’a-temporalité du premier Principe, mais dans une éternité qui inclut tous les mondes et phénomènes possibles passés, présents et à venir (la Réalité muhammadienne[8] des musulmans). Cela forme une sorte de « réservoir » cosmique dans lequel l’omnipotence divine « puise » pour tisser les mondes, les événements et les relations entre les êtres, en fonction de ses desseins et de l’économie de la Providence.

Véronèse, Dieu le Père

Concrètement, cela signifie que Dieu, pour faire apparaître un mariage, un accident ou une invention scientifique, tire de son Intellect l’Idée de l’événement et la « projette » sur les individus concernés afin que l’événement se produise effectivement dans le monde empirique. Ces « clichés » de notre histoire attendent ainsi de pouvoir imprimer et animer les êtres. (On comprend dès lors aisément le phénomène d’inspiration si on suit cette hypothèse : c’est juste un cliché qui vient « s’imprimer » dans un esprit, comme l’étymologie le laisse deviner[5]. Donc il vaut mieux connaître l’art d’attraper un cliché au vol et savoir éviter le cliché qui menace de s’abattre… )

Les religions révélées apparaissent au niveau du troisième mode de Puissance infini, là où les êtres se trouvent comme « égarés » dans la dispersion et la multiplicité de la manifestation. Pour les ramener à leur source, Dieu envoie des messagers qui explicitent sa Parole dans l’univers et dans toute la manifestation. Mais comme Dieu produit sans arrêt des phénomènes nouveaux et en nombre infini, la religion et ses messagers doivent eux-aussi être réanimés. En effet, Dieu se renouvelle lui-même sans arrêt. Il ne saurait être « épuisé » par l’énonciation définitive de Son propre message. Puisque c’est la même omnipotence d’un Dieu unique qui s’exprime en trois moments, le troisième moment doit en quelque sorte faire la balance du second moment et déployer une Puissance d’infinitude qui « ramène » la Puissance de déploiement à son origine non-manifestée. Car l’infinitude a-temporelle première ne peut être moins « puissante » que l’infinitude temporelle seconde de l’Intellect universel qui crée les possibles et les existencie en les individualisant à travers les clichés.

La pure potentialité contient toutes les créations possibles hors du temps. Chaque prophète, chaque incarnation divine vient sur terre pour remplir une mission et un rôle bien précis. Chaque manifestation divine ouvre ainsi une nouvelle possibilité à la conscience humaine pour réintégrer le Principe dont elle est issue[6].

Or, chacune est l’expression d’un cliché singulier de la nature divine qui représente une voie qui pour y retourner. Mais c’est aussi un miroir essentiel qui va être capable de produire de nouveaux clichés en puisant dans l’Intellect universel. Bien que la nature divine soit unique, elle contient une infinité de clichés sur elle-même, en vertu de sa propre capacité à produire de façon incessante une infinité de phénomènes tous singuliers. Aucun universel ne peut « épuiser » la Puissance infinie de la nature divine. C’est pour cela que les religions se renouvellent et que, si leur message est unique et éternel, il se répétera à l’infini « pour les siècles des siècles » avec des envoyés toujours neufs ou des anciens apparaissant sous de nouveaux traits.

Le prophète Elie
Concrètement, cela prend la forme des voies spirituelles et des différentes techniques qui permettent la réintégration des êtres. Les Maîtres et les Saints sanctifient les clichés dominants d'une époque et d'une aire culturelle en les purifiant du karma qui s'y trouve attaché. En effet, les clichés sont en perpétuelle mutation, ils sont ce que les êtres en font, ils peuvent être bonifiés, empirés ou sanctifiés. Le pouvoir d'un Avatar (une incarnation divine), consiste entre autres, à les purifier, afin de transformer certaines activités humaines en voie spirituelle. Jésus-Christ n’a-t-il pas permis aux hommes pratiquant « l’imitatio Christi » de suivre sa trace sur le chemin de croix ? Cette imitation n'a pas juste force d'exemple, elle contient en elle-même un pouvoir. Bouddha n’a-t-il pas donné aux hommes le « cliché » des techniques de méditation qui s’est inscrit dans une trame ininterrompue de maîtres et de disciples ? Mahomet n’a-t-il pas montré qu’un homme plongé dans les affres du monde était capable de s’unir à Dieu ?[7] Quant à notre époque, Mata Amritananda Mayi a vécu toutes les tribulations d'une pauvre femme indienne, afin de sanctifier ce chemin. Il n'y aurait aucun intérêt autre que sentimental à suivre ces exemples s'ils n'étaient imprimés dans les clichés, grâce auxquels les modèles ne sont pas des prototypes abstraits mais des archétypes bien vivants. Toute la force et le pouvoir de transformation spirituel demeurent latents et infus dans ces clichés, jusqu'à ce qu'ils soient usés par les générations ou que l'époque ait trop changé pour qu'ils demeurent pertinents - auquel cas surgira un nouveau guide spirituel, qui tracera une nouvelle voie à l'aide de clichés correspondant au monde dans lequel il s'est incarné. Il ne nous reste qu’à nous tourner vers eux, à les « attraper au vol » pour accéder aux chemins qui nous sont promis dans l’éternité. Il nous serait tout bonnement impossible de suivre une ascèse spirituelle, de réintégrer notre nature corrompue dans sa source divine, si nous ne disposions pas de cette Lumière vivante déposée dans les clichés. Ils ne demandent qu’à s’imprimer dans nos esprits et à vivifier nos âmes endormies.

Mais pour y parvenir, il faut avoir le courage et l’humilité de reconnaître que notre fonctionnement mental est à mille lieux de celui des Maîtres. Sans quoi nous faisons obstacle aux clichés et aux signes qu’ils pourraient nous envoyer. Car le tremplin entre notre esprit ordinaire et le Miroir de l’Intellect réside dans l'amour et la dévotion que nous ressentons envers ces êtres mystérieux. Emanant directement de l’Intellect universel, les manifestations de Dieu miment une existence semblable à la nôtre. Mais en réalité, à aucun moment elles ne se voilent réellement au point d’emprunter nos travers. Car la Sagesse peut connaître toute chose, mise à part l’ignorance qu’elle ne peut partager. Leur jeu divin consiste à tracer des voies que nous avons la liberté de suivre ou non pour réaliser notre salut.


[1] Cela correspond à la déité inconnaissable dans la théologie chrétienne, au « Paramâtmân » dans l’hindouisme ainsi qu’à la notion de « corps de vase de jouvence « dans le bouddhisme.
[2] Cela correspond aux attributs traditionnels de Dieu ainsi qu’à ses Noms dont la récitation permet d’actualiser la transformation des modes de notre esprit fini. (cf notre article « Voie négative et voie affirmative »)
[3] Cela désigne l’ensemble des Voies, médiations et médiateurs qui permettent à l’homme de réaliser l’Union à Dieu
[4] Dans sa théodicée, Leibniz a développé ce thème, en conjonction avec l’application des principes de non-contradiction, de raison suffisante et de moindre action.
[5] Quant au phénomène de la compréhension, il ne saurait se réduire à une question de mécanique neuronale. On peut l’interpréter de façon « spiritualiste » comme un cliché qui nous advient, et qui peut ensuite aller chez d'autres.
[6] Chacune forme une synthèse totale des Noms Divins, tout en actualisant un aspect plus particulier. Les trois plus universaux sont le « Père », la « Mère » et le « Fils ». De même, chaque Nom contient les autres sous le rapport de l'essence, mais est différent dans la mesure où son usage diffère : "Dans l'une de mes visions contemplatives, je vis ceci: un immense registre ouvert m'était présenté. Sur chaque ligne, un Nom divin était écrit, puis était successivement qualifié sur cette même ligne par tous les autres Noms. Sur la ligne suivante, un autre Nom était écrit et pareillement qualifié par tous les autres et ainsi de suite jusqu'à épuisement de la liste des quatre-vingt-dix-neuf Noms divins.
Au contraire, si l'on considère la "face" des Noms qui est tournée vers les mondes crées, ils sont, de ce point de vue, dépendants de ces derniers dans la mesure où ils cherchent à produire leurs effets: celui qui cherche est dépendant à l'égard de ce qu'il cherche". Abd El-Kader.
[7] Cela montre, si besoin était, qu’aucune technique spirituelle ne peut être détournée sans perdre immédiatement son caractère sacré et son efficience véritable. Car les clichés des techniques sont protégés par ce que la tradition appelle des « gardiens ». Il faut qu’ils donnent leur « autorisation » pour que les techniques aient une véritable chance de succès. Tout cela peut sembler un pur délire pour un esprit moderne, mais les clichés ont leur logique propre et la peau dure…
[8] "la Réalité muhammadienne (al-haqiqa al-muhammadiyya) est la première détermination (al-ta'ayyun al-awwat), l'isthme des isthmes (barzakh al-barazikh), le lieu de la théophanie de l'Essence et de l'apparition de la Lumière des lumières" Ibn Arabi