De la séparation de soi-même à la conscience de l’altérité : un chemin vers l’absolu

 

A/  Scission de soi-même et immanence des représentations :

A.1 / Nature et origine de la scission

De même qu’il existe une scission dans notre volonté qui oscille entre Dieu et le monde, notre mental est affecté d’une sorte de vice congénital. Il établit une séparation fictive entre ses représentations et lui-même. Expliquons-nous. L’erreur ne situe pas - comme il est conventionnellement admis – au niveau du rapport entre les impressions de la conscience et leur objet [1](supposées représenter plus ou moins adéquatement le réel), mais elle est interne à la conscience elle-même. Sans le savoir, nous nous dédoublons à l’intérieur de notre esprit, ce qui a pour effet de nous couper de nos représentations et donc de nous séparer de nous-mêmes et de notre vie. Par exemple, si nous imaginons un arbre, cet arbre est séparé de nous. Cela devient très apparent dans l'état de rêve, où toutes nos créations mentales manifestent clairement un autonomie, autonomie également présente à l'état de veille, que l'on en soit conscient ou non. C'est ainsi que nous pouvons discuter dans notre tête avec des interlocuteurs imaginaires comme s'ils étaient différents de nous, bien qu'issus de notre imagination. De même, si nos regardons un arbre, notre représentation sensorielle sera également perçue comme séparée.[2]

Comme on s'en doute, une fausse conception de ce genre laisse de mauvaises empreintes à tous les niveaux, et ne se cantonne pas à l’aspect intellectuel ou métaphysique. C'est l'expression même de la dualité. Il n’en résulte pas seulement un manque de transparence au niveau des sentiments, ainsi que des actions maladroites et défaillantes, mais plus fondamentalement une torsion globale de l’être. D'un point de vue pratique, lorsque nous vivons quelque chose, nous ne le vivons pas vraiment car nous en sommes toujours un peu séparés. Par exemple, lorsque nous sentons une fleur, nous ne sommes pas vraiment convaincus que cette fleur est l'Absolu manifesté (=une apparence de notre esprit), nous demeurons à demi dans notre expérience, à demi ailleurs, et il en est ainsi de tout ce que nous accomplissons. Nous sommes toujours en décalage avec nos actes, nos pensées, nos perceptions.

Ainsi séparés de toutes nos créations mentales (ce qui inclut la perception), nous ne voyons Dieu nulle part véritablement, puisque voir Dieu consisterait précisément à percevoir toutes les apparences comme des créations de notre esprit - qui à la base n'est autre que l'Esprit.

Steve Jourdain

Ici, la question qui se pose est : que pouvons-nous faire afin de rétablir notre esprit dans son état originel (étant entendu qu'il ne s'agit pas d'origine temporelle mais ontologique) ? Nous pouvons essayer d'appliquer telle ou telle méthode, issue de telle ou telle tradition, comme une recette de cuisine. Ou bien nous pouvons examiner notre esprit, et constater que par cet examen, nous pouvons retrouver l'essence de ces méthodes.

En l'occurrence, une chose est certaine : c'est le mental lui-même qui se prend au piège, par sa propre façon de considérer ses propres expériences comme moins que rien. Si par exemple nous sentons une fleur, le jugement inconscient qui l'accompagne sera "c'est une vulgaire fleur" ou "c'est une jolie fleur", mais il ne sera jamais "c'est Dieu que je sens". Car si nous étions convaincus qu'il s'agissait de Dieu, ou l'Absolu, nous nous comporterions différemment. L'absolu de la césure a même été atteinte par les tenants du pseudo advaita, qui déclareraient ici : "je ne suis pas celui qui sent la fleur". Car si je ne suis pas celui qui sent la fleur, on ne voit plus du tout l'intérêt de cette expérience idiote, et on jette la fleur à la poubelle.

Steve Jourdain, entre autres, a très bien analysé et décrit le phénomène. (Image de gauche : Steve Jourdain, image extrait de « evenementsvoxpopuli.com »)

Autrement dit, si le mental pouvait être non seulement un peu convaincu, mais vraiment certain que toute une catégorie d'expérience et le souffle de Dieu ne font qu'un, il débloquerait alors l'accès à l'énergétique bloqué correspondant et sortirait de sa propre inertie. Par exemple, reprenons l’exemple de la fleur : si nous l'avons ramassée au bord du chemin, nous n'allons lui accorder aucune attention, ou presque. Si en revanche quelqu'un parvient à nous convaincre qu'elle a été matérialisée par un Avatar, nous allons la traiter comme l'objet le plus précieux du monde. C'est le sens de l'histoire de l'os de Bouddha, où un disciple réalise l'Absolu en vouant un culte à un os de chien qu’il croit être un os de bouddha. C'est ainsi que si quelqu'un nous donne un petit bout de bois en nous assurant qu'il s'agit d'un bout de la véritable couronne d'épine du Christ, si nous le croyons, nous ferons tout pour avoir un accès au divin à travers ce petit bout de bois probablement ramassé sur un chemin, et nous connaîtrons des expériences extraordinaires, grâce à cette relique qui n'en est pas une. Ceci afin d'illustrer la puissance du mental.

Ici, les esprit chagrins pourraient signaler que le mental peut construire n'importe quoi et que de ce fait, rien n'a de valeur qui ne soit spontanément surgi de notre état primordial, donc non construit. Ce qui est une grossière erreur. Ainsi que le dit la Prajnaparamita : "le vide est la forme, la forme est le vide". Le mental est lui-même la manifestation de Dieu, et la voie la plus habile consiste à découvrir comment. Ce comment se découvre en essayant d'accéder à l'aspect subtil des choses, à leur sens profond.

Découvrir cet aspect, c'est découvrir au grand jour un objet qui nous attirait depuis toujours, mais auquel nous n'avions pas véritablement accès, du fait qu'il était dissimulé derrière un rideau épais. Tant que l'objet était dissimulé, nous doutions, et ce doute nous empêchait d'y avoir accès, par peur de se tromper. Voir l'objet permet d'ôter le doute, et de comprendre la raison de notre comportement, demeuré incompréhensible jusque-là. Autrement dit, cela permet de rétablir l'expérience dans une perception moins duelle en rassurant le mental, en développant notre confiance que c'est vraiment la bonne direction

C'est pour cette raison que la simple expérience sans compréhension véritable ne suffit pas. Comme le dit Sainte Thérèse d'Avila, il y a trois choses : l'expérience, la conscience qu'on en a, et la compréhension qu'on en a qui permet de la verbaliser. Nous reformulerons un peu différemment : 1) l'expérience 2) le comment, 3) le pourquoi. Ce sont "trois dons de Dieu" qui sont différents. Notons que celui qui suit la voie du hinayana n'a besoin que du premier, vu qu'il n'a pas besoin d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit, alors que le boddhisattva a besoin des trois, pour enseigner. Et l'on dit que la réalisation du boddhisattva est très supérieure. La compréhension claire, c'est-à-dire la coopération du mental, a des conséquences en termes de réalisation. Aller instinctivement vers quelque chose, et y aller en sachant ce qu'on fait, c'est complètement différent.

 

 
Carte au trésor, image extraite du film "Les Goonies"

C’est donc parce que nous percevons en nous séparant de nos représentations que nous nous interdisons de pouvoir découvrir le trésor qu’elles masquent. Cette erreur mortelle peut même se déguiser sous la forme d’une vraie-fausse méthode, comme nous l'avons signalé plus haut. C’est la voie de l’advaïta, qui, mal comprise, en a conduit et laissé plus d’un dans une impasse. L’affirmation «  je ne suis pas mes pensées, émotions, perceptions » en tant que méthode pour identifier la nature de l’esprit ou le Soi, ou, plus généralement, « je ne suis pas ceci, pas cela » est sournoise et trompeuse, car elle laisse croire qu’un même locuteur peut à la fois affirmer une proposition fausse et son contraire. Certes, il est vrai qu’absolument je ne suis aucune des choses apparaissant dans mon esprit, mais ces choses ne sont nullement séparées de ce que je suis en Essence, et si je n'ai pas un accès direct à cette essence, autrement dit si je ne suis pas un Jivan-Mukta, le seul accès qui me reste à moi-même en tant qu'Absolu, c'est ce que je manifeste. La supercherie est dévoilée si on comprend que ce n’est pas le même « je » qui constate et qui nie. Celui qui peut véritablement dire « Je » ne suis pas cela, c’est le Soi, mais dans ce cas l’énoncé n’est rien d’autre qu’une affirmation et non pas une méthode d’investigation. Le «je » illusionné s'illusionne encore davantage en prétendant se prendre pour ce qu’il n’est pas, puisqu'il ne fait alors qu'accentuer la dualité en créant un Témoin purement imaginaire qui se sépare de toute le reste. En un certain sens, il est bien « cela » s’il s’appréhende correctement.

A.2/ Description de la scission :

Toutes les phrases-slogans du type « mourir à soi - même » , » « vivre dans l’instant présent », « être le témoin », « lâcher -prise[4] »,  … recèlent toujours une dissociation plus ou moins subtile entre ce qui est et un observateur fictif. Elles expriment une vue transcendantaliste, qui masque une forme de dualisme particulièrement sournoise. C’est considérer que le véritable Témoin est différent par nature de ce qui le traverse, que les phénomènes ne relèvent pas de l’essence de l’esprit, puisque cette dernière est toujours au-delà. Il ne s'agit pas de chanter sur les toits que tout est Dieu puisque nous ne l’expérimentons pas, mais il faut bien commencer par rendre à César ce qui est à César, essayer de voir Dieu dans Ses Oeuvres, si l'on veut un jour pouvoir accéder à l'Essence. Dans le texte de Charles Duits « le don du Christ à l’homme rouge », il y a un passage significatif dans lequel l’auteur exprime clairement comment, grâce à l’expérience du peyolt, il a pu retrouver l’intégrité et l’unité de ses perceptions. [5]

Steve Jourdain a décrit avec précision cette séparation, même s’il a interprété selon nous un peu trop hâtivement comme un « éveil » définitif, contrairement aux traditions qui n’y voient qu’un stade sur le chemin long et épineux de la réalisation du Soi. Dans un de ses textes, il fait imaginer une maison à un interlocuteur et lui demande : « Ne sentez-vous pas qu’il y a une séparation entre vous et votre imagination ? » Et d’ajouter que cette séparation fait l’essence de notre malheur et qu’elle est due en partie à un mauvais usage de notre imagination. (L’imaginal pur dégénère en  imaginaire avec lequel on interprète faussement la réalité, à partir de la saisie d’une image inconsciente de notre esprit. C’est ainsi que le Moi issu de Dieu se transforme en non-moi.) En fait, la tristesse de Monsieur Durand  vient du fait qu’il est séparé de sa tristesse, puisqu’il estime que quelque part ça n’est pas la sienne. C’est une pensée inconsciente à la racine de notre conscience, que seule une investigation et un pointage acérés peuvent mettre à jour[6]

Mais il reste à parcourir le chemin en sens inverse pour que le mouvement soit complet. C’est la « déduction transcendante » qui permet de ramener le soi  réunifié à sa source qui est vacuité. Reconnaître que cette tristesse, c’est la façon dont Dieu se manifeste en tant que Monsieur D, et que donc si Monsieur D dit qu’il est Dieu ou que Dieu est au-delà mais que la tristesse n’a rien à faire avec Dieu, il y a un léger problème qui va agir comme du poil à gratter et déranger Monsieur D.

B/ Trouver le lieu imaginal pour établir les pratiques spirituelles :

Le paon, animal connu pour faire son nid dans les épines,
auteur : http://www.flickr.com/photos/collinox

B.1 S’établir dans un nid d’épine

Comme la plupart de nos perceptions et de nos représentations sont désagréables, les pratiques spirituelles vont conduire nécessairement à nous établir dans ce qui nous irrite au premier abord [7]. Il va falloir s’y habituer et contrecarrer ainsi notre habitude tenace de chercher le bien-être à tout prix. A terme, la béatitude sera obtenue pour ceux qui auront fait les efforts idoines dans une couronne d’épines où un nid aura été fait, et non dans le monde tout confort des dieux paresseux qui jouissent de tout sans se fatiguer. Supprimer le fossé qui nous sépare de l’intégralité de nos sensations, émotions, pensées, et nous établir dans un lieu dépouillé de l’imaginaire accolé aux objets mais rempli d’imaginal où on se reconnaît comme soi, voilà le travail que l’on doit  accomplir et l’objectif prioritaire à réaliser sur le chemin de l’universalité. Ce que personne ne souhaite faire, puisque la plupart de nos perceptions sont foncièrement irritantes. Nous ne vivons que dans l’espace confiné d’impressions sélectionnées par notre ego, et nous remplissons le vide laissé par ce rétrécissement involontaire par des imaginations artificielles qui distordent un peu plus notre perception de la réalité. L’établissement dans l’imaginal n’a rien à voir avec l’imagination fantasmatique. Elle consiste non pas à ajouter quelque chose d’imaginaire à une réalité tronquée, mais à découvrir une dimension non spatiale et non-obstruée dans laquelle la part conventionnelle de nos représentations peut se consumer et toute notre conscience se réunifier. Ainsi, on passe progressivement d’une imagination dévoyée (« la folle du logis ») à une imagination vraie. (« imaginatio vera »)[8]

Krishna visvarupa, école de Mandi

B.2 Ramener les vents extériorisés vers le canal central :

Métaphoriquement, on peut exprimer ce fait en considérant que tout ce que nous ressentons le sont à travers des sortes de tentacules qui symbolisent le mouvement d’extériorisation de nos vents dans nos nerfs psychiques. Si nous coupons le lien avec nos représentations, nous voyons bien que cela ne fait qu’empirer le problème. Il faut au contraire les ramener dans notre canal central d'où elles s'originent, et cela ne s’opère véritablement qu’en reconnaissant en elles l’expression de notre essence. On ne peut pas jeter le bébé avec l’eau du bain en se débarrassant de nos perceptions, car c’est notre seul outil pour remonter à Dieu. Même si nos vents sont pour l’instant un peu fous, ils sont la manifestations de Dieu. Ce qu’il faut, c’est identifier l’arbre (le canal central) et ramener tous les souffles - supports de nos perceptions - à lui, en se concentrant particulièrement sur la goutte du cœur ou sur tout point principal de connexion avec les branches (parmi les dix « points d’entrée »). Mais ce type de concentration très particulier ne peut réellement se mettre en place qu’avec une pleine dévotion pour Dieu et le Maître spirituel. C’est comme avec les pratiques de pranayama. La régulation, le ralentissement et la suspension de la respiration, l’entrée des souffles dans le canal central et leur dissolution éventuelle ont pour cause réelle un sentiment intense du divin, et non pas la maîtrise plus ou moins achevée d’une recette. La technique aide, mais n’est pas le premier moteur.

Quand on se sentmal, par définition, c'est que le désir qui s'était investi dans des objets extérieurs se retrouve sans objet. Cela se produit lorsque les tentacules énergétiques qui pendent de tous les côtés font des noeuds à force de ne pas savoir quoi faire. En fait, il faudrait les rentrer dans le canal central. A ce moment l'énergie remonte vers le haut au lieu de s'écouler sur les côtés, et l’ensemble se nettoie et se transforme. Il s'agit moins de sublimation comme le croient les psychanalystes que de retour aux origines. Les tentacules qui se sont extériorisés n'auraient certes jamais dû le faire, mais pour les faire rentrer à la maison cela n'est pas si simple. Il n’y a rien là d’un jeu d’enfants. En effet, il ne s'agit pas de s'asseoir sur une chaise et de faire face en se plaçant en observateur passif. Car lorsque la tempête se déchaîne, il faut ajuster les voiles et le gouvernail sous peine de sombrer. C’est tout l’art de vivre en étant tourné vers le divin, qui consiste à garder l’équilibre au milieu de l'océan du samsara. Les lames de fond peuvent nous emporter, mais aussi les bourrasques imprévues. Bref, il faut apprendre à faire face d'une certaine manière très spécifique. Pour parler trivialement, il faut apprendre à en prendre « plein la figure » sans perdre son axe. Ne « rien faire », c’est apprendre à tout supporter plutôt que de fermer les yeux ou de fuir devant ce qui est pénible et désagréable. Il faut sentir les tentacules et savoir les faire rentrer dans le bon canal, car sinon il ne se passe absolument rien de spirituellement bénéfique. Mais pratiquement, cela nécessite une sensibilité subtile difficile à acquérir.

Shiva et Ganesh

B.3 Faire apparaître la divinité d’élection et ouvrir le canal central

C’est à cela que sert la médiation du stade de génération dans les pratiques tantriques. Entre Dieu, le mode d’être ultime des phénomènes et nos perceptions contaminées ordinaires, nous avons des difficultés à faire le lien. Donc nous mettons notre divinité d’élection (« Ishta Devata ») - au pire complètement construite, au mieux spontanée, en général oscillant entre les deux - au milieu de nos perceptions, et elle va faire office de pont entre le monde des apparences pures divines et notre état souillé ordinaire. En débarquant et en s’invitant au sein de nos représentations, la divinité va  nettoyer la place et absorber petit à petit les apparences conventionnelles, pour les remplacer par ses propres émanations [9]. Elle apparaît par fragments, qui forment une sorte d’île de sens pur au milieu de nos perceptions ordinaires ternies par l’habitude. Tant que nos sensations et opérations mentales n’ont pas été transmutées complètement, nous n’avons d’autre choix que de les faire nôtres et de les réunir dans le pays imaginal. Il faut nous fondre dedans pour ne faire qu’un avec elles. C’est par ce biais qu’elles peuvent rentrer sans forcer et sans dégâts collatéraux dans le canal central, tout en laissant derrière elles un terrain nettoyé. Dieu qui réside à leur source se révèle alors de façon durable.

La méthode consiste donc à faire corps aux niveaux physiques, énergétiques et mentaux avec toutes nos perceptions pour s’unir à la Puissance qui les engendre. Dans l’Hindouisme, c’est l’incarnation du principe de la Shakti, tandis que dans le bouddhisme on évoque l’aspect créateur de la nature de l’esprit. Tant que nous ne sommes pas réalisés, il y a une dissociation entre nous et cette puissance fondamentale qu’on appelle aussi « kundalini ». Mais lorsqu’on entre en pleine possession de soi-même, on devient la kundalini elle-même et on ne fait alors plus qu’un avec Dieu et l’univers. Cette coïncidence se manifeste chez l’être réalisé ou l’Avatar par la manifestation de « bhavas », qui sont une expression directe et manifeste de l’unité du sans-forme et de l’apparence, afin de magnétiser, de subjuguer et de dompter l’esprit des êtres corrompus et indociles. Un être pleinement réalisé a la possibilité de manifester toute la gamme des bhavas disponibles, tandis qu’un boddhisattva n’aura accès qu’à certains d’entre eux, en fonction de son évolution personnelle et des circonstances qu’il traverse en vue d’aider les autres [10]

Une silhouette bien connue

C/ Déduction et induction : prendre autrui comme chemin vers Dieu

Parallèlement à la rédemption de nos représentations, il est possible de poursuivre une autre démarche consistant à chercher le lien qui unit tous les soi entre eux et se manifeste de façon pratique.

La déduction dans l'approche unipersonnelle de l’Universel consistait à prendre un aspect spontané de Dieu qui existe en nous - la divinité d’élection qui devrait commencer à apparaître spontanément au cours de la pratique et réduire en cendres les apparences ordinaires - et de le faire  descendre vers nous. En somme, on part du plus haut pour infuser le plus bas.

La méthode inductive procède tout autrement. Dans l'approche interpersonnelle, elle part d’un cas particulier – au hasard notre voisin (que normalement nous détestons) - et elle essaye de le comprendre de l'intérieur. Mais il s’agit de découvrir son intérieur à lui, pas le nôtre que nous projetterions artificiellement. Cette démarche paradoxale, dansla mesure où chacun est absolument unique, débouche pourtant sur des découvertes étonnantes.[11][12]

L'amour et l’amitié, qui nous poussent à essayer d'appréhender l'autre dans son altérité, sont comme la tension de deux droites parallèles qui essaient de se rejoindre pour converger. Or, comme chacun sait, cela n'est possible qu'à l'infini, c'est-à-dire en Dieu, qui est la source de tous les soi indoividuels. En réalité, il n'est possible de se perdre en l'autre qu'en s'abandonnant complètement soi-même, du fait de sa radicale altérité : c'est ainsi qu'on peut atteindre Dieu grâce à l'autre. C'est tout l'intérêt de cette tache théoriquement impossible et cependant fort inspirante qu'est l'union au prochain, d’un point de vue affectif comme intellectuel. Autant on s'approche de l'autre, autant on s'abandonne soi-même, et donc autant on s'approche de Dieu. C'est un triangle vertueux qui se résout en un point unique, situé à l'infini.

Si l'on note combien il est difficile de se perdre en soi-même, et combien il est facile par contraste de se perdre en l'autre, on comprendra la supériorité de cette voie. Il est difficile d'éliminer le semblable en l'accolant au semblable, mais il est facile de l'éliminer en l'accolant à son contraire.

Dieu se multiplie en quelque sorte lui-même[13], en s’auto-apparaissant à travers l’expérience de l’altérité. L’amour et la compassion entre les êtres Lui permettent d’accomplir ce dessein. Ils représentent le point de friction entre l’Absolu qui réside dans les consciences individuelles et l’Absolu universel. (entre « l’atman » et le « brahman » / le Soi individuel et le Soi universel). Vu que le seul point commun entre deux « rigpas » individuels c'est l'universalité du Soi total, il est clair que si on peut accéder ne serait-ce qu’à un seul rigpa individuel, de fait on peut accéder à l'universel [13]. Mais la réciproque n’est pas vraie : accéder au continuum de l’esprit de l'autre n’implique pas qu'il accède au nôtre. En effet, les bouddhas ont certes accès au nôtre, mais nous n'avons pas accès au leur.

Allori, Alessandro dit le Bronzino (1535-1607) - Venus et Cupidon

Si la relation a l'autre est quelque chose d'inspirant, c'est que Dieu (en nous) sait qu'il peut s'accéder à lui-même plus facilement par ce moyen que par tous les autres. C'est comme si deux êtres qui ne se connaissent pas eux-mêmes pouvaient connaître leur source (et donc eux-mêmes  par suite) du fait de se mettre en rapport, puisque la seule chose qui permet ce rapport est la source. C'est en quelque sorte un moyen habile. On croit aimer l'autre, mais ce faisant, c'est Dieu qui apparaît dans le rapport entre deux subjectivités. Ou inversement, c'est la potentialité de cette épiphanie qui fait qu'on se sent porté vers l'autre. C’est pourquoi on a tous partagé l’expérience de se sentir mystérieusement attiré vers un autre être, en raison de secrètes affinités et sans bien savoir pourquoi. C'est aussi pour cette raison que les unions tantriques (les vraies) sont le moyen privilégié pour éccéder à la claire lumière ultime.

L’amour se passe du pourquoi et ne sait que s’écouler comme une rivière intarissable. L’union physique ne fait que concrétiser cet élan spontané en dehors du rationnel et du calcul. Nous avons en nous-même la connaissance intuitive qu’en accédant à l'intériorité de l'autre, on accède à Dieu. Non que l'autre soit Dieu (pas plus que nous), mais parce que Dieu est le lien universel. D’où la puissance du  voeu de boddhisattva. Par lui, on s'intéresse à l'autre, et cet intérêt nous rapproche de son intériorité. Le  lien entre les êtres devient donc de plus en plus sensible et manifeste. Il ne s'agit pas d'être gentil, de donner de l'argent ou toutes sortes de choses agréables, mais de déployer un pur intérêt dont le seul objet, en fin de compte, est Dieu, mais pas considéré dans sa transcendance. Le vide et la forme se confondant, on n'accède paradoxalement à ce qu' il y a en commun qu'à travers ce qui nous sépare. Autrement dit, notre intérêt doit porter sur la forme de l'autre en tant que manifestation de l'Ultime, et non à une transcendance imaginaire qui nous ferait faire l'économie de tout effort de compréhension. Il ne s'agit pas de décréter qu'on voit Dieu en l'autre au-delà de sa personnalité en fermant les yeux sur son altérité, mais au contraire d'appréhender cette altérité sans sa totalité, ce que seul Dieu peut faire. Tout effort dans ce sens ne peut donc que révéler Dieu, alors que l'effort inverse consistant à plaquer sa propre perception de Dieu sur l'autre au détriment de sa différence ne fait que révéler notre ego. Voilà tout le mystère de l'Autre[14]

Vous comprendrez maintenant pourquoi ceux qui n'ont d'yeux que pour le Maître au détriment de leurs frères se préparent une ascèse très longue et difficile. Non qu'il soit impossible de réaliser sans l'autre. Car après tout, il est possible de se déplacer sans jambes…

Conclusion :

On peut chercher à élargir son esprit soit en tentant de l’agrandir jusqu’à ce qu’il prenne la taille de l’univers et l’englobe, soit en faisant descendre les qualités divines à l’intérieur de la sphère unifiée de nos représentations. On part alors de soi-même, en espérant dévoiler autre chose que notre image distordue. Mais on peut aussi essayer de toucher directement le cœur des autres êtres et de l’univers, en se délaissant de sa substance et en s’oubliant soi-même dans la sollicitude pour autrui. Peut-être laisserons-nous ainsi Dieu se révéler dans l’amour infini qu’il Se porte à Lui-même, à travers Ses créatures à la fois autres et semblables [15]

[1] Le problème n’est pas de savoir - comme dans la philosophie de Kant, selon le modèle cognitif qu’elle a légué et qui imprègne encore aujourd’hui collectivement nos esprits - comment et à quelles conditions notre conscience se règle sur le monde ou sur la « chose en soi » qui le transcende, mais de dépister une erreur de conception au sein même de sa constitution.

[2] De ce fait, la question évoquée plus haut, de savoir si les impressions de la conscience correspondent ou non à leur objet, n'est plus qu'une conséquence de cette erreur primordiale. Dans la mesure où l'erreur se situe à la base, établissant nos représentations en tant qu'objets séparés, les objets vont se multiplier, et l'on devra projeter d'autres objets auxquels nous allons nous demander si les premiers correspondent. Comme nous l'avons dit ailleurs, la science et la philosophie modernes se font une spécialité d'étudier l'esprit contaminé, comme si l'erreur était la vérité fondamentale de notre condition.
[4]La liste serait longue et fastidieuse  à énumérer, mais elle répercute toujours la même supercherie.
[5]
"Je suis libéré des soucis, des angoisses, des abstractions, des obligations artificielles qui ordinairement me droguent, interposant entre le monde et moi leurs épaisseurs nébuleuses. Le pas que je viens de faire est définitif. J'ai franchi le seuil absolu, le seuil du Réel.
Le chemin de l'Ermitage ne traverse plus un décor pauvre de villas et de verdures poussiéreuses, il traverse l'Eden. Chaque arbre est l'arbre de vie. Je suis le premier homme, ou l'homme de la fin des temps. L'Eden est aussi bien la Jérusalem céleste, qui ne contient pas de temple, parce que toutes ses pierres sont saintes. Sainteté des tessons de bouteille, sainteté des vieux journaux jaunis et brunis que fige la boue du caniveau, et des boîtes de conserve éventrées, des poteaux télégraphiques, des flaques d'huile, de toutes les traces de l'industrie et de la peine des hommes.
Voici la première joie pure et pleine, sans faille. La première à laquelle le nom soit vraiment applicable. Qui ne contienne rien de cendreux ni de cassé. Pour cette raison, indicible.
C'est comme si une vitre avait été enlevée. Je ne regarde plus mon émotion à travers une épaisseur. Je la touche, je la palpe, je plonge en elle. Ma conscience est intacte, cependant. Mais la différence subsiste. Je ne suis plus séparé de ma joie, et je ne suis plus séparé de l'air que je respire, du sol que je foule, du soleil qui me brûle, de l'écorce que ma main caresse. Je suis "dedans". Et je sais, de science certaine, que jamais plus je ne serai séparé comme je l'étais autrefois. Je ne serai plus "dans la Chose", sans doute, comme je le suis. Mais je n'en serai jamais plus forclos.
J'ai déjà connu des joies aussi intenses. Mais ces joies me bouleversaient. Elles brisaient l'équilibre du sentir et du penser. Pendant quelques secondes ou quelques minutes, elles submergeaient la pointe de cristal de l'esprit. Elles étaient orage et sang. C'était pour cette raison que ces joies ne duraient point. Plus elles étaient fortes et plus je luttais contre elles. Il le fallait. La sauvegarde de la conscience était plus importante que l'extase même. Et l'effort que je faisais pour dominer mes transports avait pour conséquence, fatalement, de les briser.
Maintenant, je suis dans un état tout à fait nouveau. Je ne discerne, entre moi sentant et moi pensant, aucune faille. Une phrase me vient à l'esprit: "... La paix qui passe l'entendement..."
[6] "Que se passe-t-il au moment où l’enfance déraille ? Il semble que le tout jeune enfant n’ait pas intégré la séparation comme cette réalité qui place l’autre dans un ailleurs infranchissable. Cet autre, le monde, ou soi-même vécu comme une entité dépendante du monde, forme une image négative dont il semble impossible de sortir. De cette image négative émanent des teintes de mauvaises qualités qui retentissent comme n’allant pas. Cette image mentale, globale, est très organisée, ce qui laisse supposer qu’on est devant un symbole et pas une image picturale. Le geste à faire c’est de prendre du recul et de voir tout en une seule fois. Il s’agit d’aller au fond du phénomène et d’en avoir une vision panoramique. Il y a une seule couleur, une teinte empoisonnée qui sous-tend tout : il suffit de la voir pour s’en débarrasser parce qu’elle prétendait être objective, dès l’instant où tu la vois, ce n’est plus du non-moi, mais du moi, ce n’est plus du non - vécu, c’est du vécu, c’est terminé ! Cette image est prise pour la réalité parce qu’on n’en a tout simplement pas conscience en tant qu’image. Cette image, qui peut être juste la situation dans laquelle je suis engagé, cette image a une organisation, il y a un ordre. Admettons que la situation s’aggrave beaucoup, alors l’image se simplifie et apparaît clairement sous la forme d’un symbole. Tu reconnais le symbole, tu sais que tu es en train de le lire, c’est fini ! La structure définie de l’image est très importante. Cette image est bien souvent faite essentiellement des gens qu’on connaît. En changeant de place les personnages de l’image, tu vas détruire l’effet destructeur de l’image. Oui, d’une image on devrait pouvoir en faire ce qu’on veut, lui injecter du bleu par exemple… En fait il n’y a pas de situation. Toute la merde qui se met en place est mentale. Elle n’existe pas en soi, en elle-même à l’extérieur de soi. Voir la pseudo - réalité  pour ce qu’elle est, mentale, c’est déjà l’avoir « flinguée ». Il faut que les nuages se dissolvent suffisamment pour que le soleil filtre, pour déclencher le contact avec la valeur, la valeur « moi ». Derrière l’image mentale « moi », il y a le sentiment d’une réalité « moi » qui n’est pas perçue comme « vérité fallacieuse ». Ce dont il faut se débarrasser, c’est du faux-moi, la réalité qu’on prête à un moi quelconque, bidon, fictif sur laquelle on s’appuie pour dire qu’il existe et mettre en place le moyeu de toute la folie. C’est le moi du rêve, il faut le balancer. C’est « le divin suicide de l’ego », l’expression d’Arnaud Desjardins qu’on a par ailleurs critiquée, prend son sens. Le faux moi, qu’est-ce que c’est ? J’ai bien le droit de mettre en place un moi imaginaire mais il ne faut pas lui prêter une réalité de type objectif, extérieur. C’est un être charmant qui n’a pas le droit de s’emparer de ton identité. C’est l’axe du rêve, le moyeu de l’affaire qu’il faut faire sauter. Ce qui prétend à jamais me séparer de tout me sépare de moi-même. Il faut impliquer le sujet pensant dans le phénomène de symbolisation. On peut alléger la réification de cette situation mentale, on peut la fluidifier, mais il faut aller plus loin et dégommer ce moi en qui on confère une pseudo réalité. Il faut absolument que l’image moi, que cet axe apparaisse juste comme une image. Pour distinguer cet axe en tant qu’image, tu proposes ce jeu qu’est « l’aquarelle mystique » : je forme une image de ce que je sens le plus « moi », une image de mon esprit que je place à l’extérieur de ma tête qui va devenir aussi imaginaire que cette image. On voit bien que le faux moi peut sauter, mais c’est un jeu très  subtil, difficile à mettre en place à cause de ce sentiment d’exister en deçà du jeu. L’obstacle fondamental n’est peut-être pas cette gêne qui consiste à dire « moi j’existe, je suis réel parce qu’il faut bien quelqu’un pour produire cet imaginaire. » On est dans l’imaginaire pur, et dans ce jeu je n’ai pas l’obligation de me référer à la réalité, je n’ai pas à m’en soucier, je suis libre. L’imaginaire pur est une manifestation suprême de liberté.  Il reste un  sentiment de séparation entre moi-en deçà du jeu et moi imaginaire ? On sait bien ce qu’on va faire : on va s’élever dans l’imaginaire pur. Mais il y a peut-être quelque chose qu’on n’a pas compris à propos de cet imaginaire pur. Il n’implique rien, ça ne compte pas. Quand on joue, on sait qu’on joue, on fait très bien la différence avec la réalité. Quand on joue dans la cour de l’école aux gendarmes et aux voleurs, on mesure l’irréalité absolue du jeu, cela n’empêche pas de jouer. Dans l’imaginaire pur, en tant que joueur, on n’est pas soumis à l’obligation de faire référence à la réalité des pavés de l’école et des autres enfants. On a ce modèle, quand on est petit il y a des transes d’amusement, donc le jeu marche vraiment très bien. Les gens se brident et empêchent l’aquarelle mystique de se mettre en place parce qu’ils n’arrivent pas à comprendre qu’ils sont libres et qu’ils ont le privilège extraordinaire d’imaginer. J’ai le droit d’imaginer, même si je suis mourant, que je ne suis pas mourant et que je suis en train de faire l’amour à une ravissante femme rousse dans une chambre tendue de soie verte. Je peux le faire et ceci n’implique nullement de faire référence à une réalité quelconque. La seule loi qui s’impose à moi, c’est ma propre fantaisie, ma liberté. Il y a la technique de l’aquarelle mystique et celle du Comanche (la destruction de l’autre en tant qu’entité séparée, par l’annihilation de l’image mentale qu’on forme de lui). J’ai l’impression aujourd’hui qu’il me faut faire la synthèse des deux. On pressent bien la nature des obstacles mais ce qu’on n’a pas compris c’est l’essence même de l’imaginaire pur, c’est un lieu de liberté absolue. La seule loi qui régit cela c’est l’amour de jouer et ma propre liberté omniprésente. C’est l’essentiel de la règle du jeu et si on en a pas conscience, on va être incapable de jouer. La règle du jeu pose l’acte libre. Cela devrait être assez parlant. C’est un privilège énorme, heureusement que nous avons cette possibilité, c’est notre seul espace de liberté, il faut comprendre ça. Sans cela, nous serions coincés. Mais dans notre geôle, il y a une brèche dans le mur et c’est la brèche de l’imaginaire pur. Là je suis libre. Le type s’élève dans l’imaginaire pur, puis à un moment il se fait un reproche : « tout ça ce sont des conneries, j’existe tout de même ». C’est vrai que cela peut tout casser, que cela peut être une gêne, mais ce n’est pas le fond du problème. Ce qu’on n’a pas compris c’est : quand j’imagine, je m’inscris immédiatement dans la dimension de ma propre et infinie liberté. Puisque je suis libre, il n’y a aucune loi qui pèse sur moi, si ce n’est la nécessité de ma propre liberté. L’imaginaire pur, métaphysiquement, c’est beaucoup plus important encore que je ne le suppose moi - même dans mes écrits… C’est l’unique lieu où une liberté absolue puisse se manifester pour nous. Si on n’approche pas ce jeu de cette manière là, on va « dé - jeuifier » le jeu et l’entacher de réalité. Ce qui est exaltant dans l’aquarelle mystique, c’est cette extraordinaire liberté. C’est probablement le seul royaume de la liberté de chacun. (Stephen Jourdain, extrait de « L’illumination comanche »)
[7]C’est le sens des pratiques tantriques (cf les ouvrages de Chögyam Trungpa) qui partent de la négativité pour la « transmuter » en qualités positives. D’où les célèbres métaphores du « lotus qui pousse sur du fumier », du « poison qui devient remède », souvent interprétées à l’envers. La sensualité ni la douleur en tant que telles ne représentent une voie vers le paradis. Ce qu’il faut, c’est faire de sa souffrance et de celle des autres un terreau, pour qu’à partir de cette réalité incontournable se développe peu à peu le sentiment du divin.
[8]Paracelse et Jacob Boehme ont déjà distingué en terre occidentale les deux types d’imagination. L’une est divine et nous conduit à la réalité en réunissant les opposés dans la nature. L’autre ne fait que prolonger les effets de la chute en divisant les êtres par de fausses conceptions.
[9]C’est sans doute ce que Castanéda nomme rencontre avec le « nagual » qui donne accès à un monde inconnu jusqu’alors, du fait du déplacement par le sorcier du « point d’assemblage. » déplacement de l’esprit mêlé au souffle à l’intérieur de notre canal central en terminologie bouddhiste)
[10]Voilà à nouveau pourquoi les pseudo-advaïtistes, qui veulent être témoin directement au-delà du mental, font fausse route. Ils veulent « aller au Père sans passer par le Fils » - comme on dit dans le christianisme- et jeter la création pour ne garder que l’essence. Mais Dieu et sa création sont un. C’est pourquoi on parle du principe du « Trikaya » dans le bouddhisme : « dharmakaya », « sambhogakaya » et « nirmanakaya » ne sont pas séparés. Leur indissociabilité est exprimée par le principe du corps d’essentialité ou « svabhavakhaya. »
[11] C'est celle que nous appliquons avec les différentes religions. Notre « super-système » religieux n'est pas déductif, comme on pourrait le penser, mais inductif, ce qui n'a absolument rien à voir. Il s'agit de retrouver les origines à partir de la manifestation, non de déduire la manifestation à partir d'un dogme, ce qui échoue toujours (sauf quand on essaie de se comprendre soi-même à partir de sa divinité d’élection, puisque dans ce seul cas tout est déjà inclus en nous-mêmes). C'est la différence entre notre méthode et ce qui a été appliqué jusqu'à présent par des chercheurs comme Fritjhof Schuon ou René Guénon.
[12] C’est un peu le sens de l’Idée platonicienne, qui nous fait remonter d’hypothèses en hypothèses supérieures jusqu’au Principe premier et suprême an-hypothétique. Les Idées ne sont ni des abstractions conceptuelles, ni des substances figées et inertes dans le tableau statique posé par Dieu, mais représentent des principes de compréhension mixés aux choses sensibles. Elles relèvent en essence du Bien dont elles procèdent. Elles ont une valeur opérative. C’est la différence entre une Idée vivante et une Idée morte. Une Idée cadavérique n’a pas de plus-value. Une fois énoncée, elle n’accorde ni ne permet aucune transformation substantielle, alors qu’une Idée pleine de sève correspond à une réalité énergétique et facilite l’action humaine en simplifiant le mental. C’est en ce sens que les Idées ont une valeur spirituelle et ne relèvent pas uniquement du mental dévoyé. Une véritable réflexion ranime les idées-zombies en forces actives induisant des modifications de perspective. Elles permettent des jeux de miroirs mettant en relief les variables cachées des discours et en tissant de nouveaux liens. L’Idée absolue est l’Absolu lui-même en tant que lien entre tous les ordres de réalité et tous les êtres. Elle exprime l’harmonie universelle. C’est la science véritable qui réunifie le corps énergétique et l’intellect en éliminant les fausses conceptions qui distordent la réalité. Une bonne hypothèse, même saugrenue en apparence, a le don de simplifier notre perception de la réalité, alors qu’une mauvaise complexifie tout et déstabilise le corps énergétique.
[13]Même si d’un point de vue logique cette affirmation paraît dénuée de sens, (Dieu étant parfait et par définition sans manque) d’un point de pratique elle fait un écho en nous. Il appartient à la nature de Dieu de se multiplier à travers le dévoilement de l’amour entre les créatures.
[14]C’est le point d’achoppement entre le Bouddhisme et l’Hindouisme. Les bouddhistes refusent le point de vue cosmique, (l’existence d’un Dieu d’où émanent tous les rigpas individuels et qui est le support de la Sagesse omnisciente) pour n’accorder de place qu’au point de vue de l’individu et du voilement de son état naturel. Pourtant ils doivent bien admettre que les bouddhas communiquent entre eux au niveau du « dharmakaya », qu’ils se perçoivent mutuellement ainsi que les êtres plongés dans l’illusion, même s’ils ne partagent pas leur ignorance. Comment est-ce possible si on refuse l’existence d’un Soi universel et d’une Intelligence cosmique qui fait le lien entre l’ensemble des rigpas individuels et assure une cohésion à l’ensemble ?
[15]Le philosophe Levinas a bien mis en évidence que ce qu’il appelle le visage  de l’autre comporte une radicale altérité par rapport à soi. C’est le mystère de cette altérité qui nous fait accéder à Dieu. On sort de la totalité close centrée sur soi-même pour s’ouvrir à l’infini.