Compréhension et réalisation par Sherlock

Les enseignants font souvent la différence entre "comprendre" et "réaliser". Par exemple, comprendre intellectuellement la notion de la vacuité, ou bien la réaliser, sachant qu'il existe évidemment de nombreux niveaux de réalisation. Maintenant on pourrait poser la question de savoir plus précisément ce que signifie "réaliser". Par exemple, comment sait-on qu'on a réalisé ce qui est écrit dans un texte, et à quel niveau. Monsieur Lambda dira "on le sait, c'est tout", ou encore "on le voit, c'est tout", mais puisque les réalités spirituelles ne sont pas vues avec l'oeil physique et qu'il existe de nombreux niveaux de vision, on n'est pas plus avancé.
En réalité, il y a une double opération à faire : comprendre le sens réel du texte de manière intellectuelle, et pouvoir évaluer ensuite à quel point on s'en rapproche du point de vue de la vision. Prenons l'exemple de la Prière royale bouddhiste.

28 - Chaque atome contient une infinité de champs de Bouddhas.
Chacun étant rempli de Bouddhas au-delà de notre conception
Et chaque Bouddha est entouré d'une myriade de Bodhisattvas.
A tous ceux qui demeurent en les sublimes actions, je porte mon attention.
29 - Aussi, tous les atomes dans toutes les directions
Demeurent en l'espace d'un simple cheveu,
Un océan de Bouddhas dans un océan de champs de Bouddhas
Qui accomplissent leurs activités éveillées pendant un océan d'éons.

Le sens réel de ces strophes peut être trouvé dans les témoignages des grands pratiquants. Ce qui est décrit correspond à ce qui est expérimenté à la quatrème étape de la 3è vision de thögal (Vision du Paroxysme du Discernement) :

Dans la mesure où toutes les apparences sont (alors) scellées par l’Espace,
Les manifestations de la terre, de l’eau, du feu et de l’air se trouvent naturellement purifiées :
Les visions de la grande Claire-Lumière (imprègnent) l’Espace sans limite, (tandis que)
Dans chaque Disque Lumineux paraissent les Corps des Cinq Clans,
En d’infinis ma..alas de bouquets quintuples (comportant) des Couples, etc.,
Qui s’élèvent en gorgeant le ciel (tout entier)
De ces (Corps) se manifestent des rayons lumineux qui se relient à ton propre corps
Et, immuable, tu parviens au Paroxysme (de ton Discernement) sans méditer.

(Yab sras don rgyud, cité par Jean Luc Achard dans Le corps d’arc-en-ciel (‘ja’ lus) de Shardza Rinpoche illustrant la perfection de la voie rdzogs chen)

Maintenant que nous savons que "réaliser" le sens de ces strophes de la Prière royale signifie "en être à la fin de la 3è vision de thögal", et à supposer que nous ayons une compréhension suffisante de ce que sont les visions de thögal, 1) nous savons que nous en sommes fort éloignés 2) nous pouvons partir à la recherche d'une réalisation "analogique" au sein de notre expérience, qui nous permettra de bénéficier partiellement de ce texte.

De même qu'il existe une claire lumière ultime et des claires lumières analogiques, qui sont les reflets plus ou moins contaminés de la première, nous pouvons constater qu'il existe des versions contaminées des visions de thögal, qui sont les visions de l'imaginal. Comme nous l'avons dit ailleurs, l'imaginal n'est pas le fruit de notre imagination débridée, c'est une intuition des visions pures qui prend la forme que nous sommes capables d'appréhender, en fonction des possibilités de notre corps subtil.

Ici, il s'agit d'infuser par l'esprit une "infinité" (celle que nous pouvons concevoir) de bouddhas dans l'espace qui nous entoure, y compris les murs et les serviettes de bain, et d'observer le résultat. Soit il y a une hétérogénéité complète de notre vision physique et des bouddhas en question, auquel cas il s'agit d'imaginaire, et nous ne comprenons absolument rien au texte, soit les bouddhas s'agrippent dans les murs et les serviettes avec leurs petites mains, et nous obtenons l'impression plus ou moins nette qu'ils s'y trouvent bel et bien, quoiqu'à un autre niveau. Cest qu'il y a là un certain degré d'imaginal, qu'il appartient à chacun de définir, en fonction de sa netteté, de sa puissance inspiratrice ou purifiante. Sachant que si l'on y travaille, il peut s'approfondir.

Il ne s'agit donc pas de dire "cela ne nous concerne pas", mais d'utiliser les reflets de ces réalités auxquels nous avons accès pour nous hisser vers des degrés plus élevés.

Application à la pratique du Refuge.

En ce qui nous concerne, nous avons toujours eu quelque difficulté à visualiser l'Arbre du Refuge, cela n'avait tout simplement pas de sens - dit autrement, il s'agissait d'imaginaire, et il s'agit toujours d'imaginaire. En revanche, si nous appliquons les descriptions citées plus haut à notre environnement, notre perception change de qualité et nous voyons émerger des visions imaginales, qui en tant que telles tirent plutôt du côté de la spontanéité, à savoir qu'elles se développent organiquement à partir d'elles-mêmes et supportent difficilement la contrainte. Une légère intention peut cependant les infléchir en direction d'un Arbre de Refuge, qui sera alors personnalisé et adapté au pratiquant.
Autrement dit, le problème des visualisations tantriques telles qu'elles sont présentées au débutant, c'est leur aspect contraignant. De notre point de vue, il n'est pas meilleur de greffer une tangka sur son propre esprit qu'un bananier sur un plant de tomates. Mieux vaudrait retenir les différents éléments à faire émerger, et partir d'une base imaginale personnelle, à qui l'on demandera de faire surgir spontanément les éléments en question. On aura ainsi bien plus de chances d'en comprendre le sens.