La question du Darshan (1)

Tous les jours, nous réalisons davantage à quel point le modèle de comportements, de conceptions et de perceptions, engrammé au cours de nos vies successives, est erroné. Or la difficulté consiste précisément à acquérir des qualités que nous n'avons jamais eue et dont rien ne pourrait nous donner la moindre idée, à part notre nature enfouie sous un monceau de karmas. Comme nous avons entendu plusieurs lamas le dire, nous n'avons jamais été éveillés, et ce depuis le commencement de l'univers. Donc bien que nous soyons par nature à l'image de Dieu, cette nature nous fait défaut depuis des kalpas.

Or si l'on voit à quel point il est difficile pour un individu d'acquérir une qualité qu'il n'a jamais eue de toute sa vie présente (on considère généralement que tel on est né, tel on restera), on imagine à quel point il est difficile d'acquérir celles que nous n'avons jamais eues de toutes nos vies. Tout simplement parce que nous ne pouvons même pas concevoir leur idée. Or dans l'intellect humain comme dans l'intellect divin, pour qu'une chose existe, il faut d'abord en concevoir l'idée. De même, imaginons une personne sourde de naissance qui retrouverait l'ouïe à l'âge adulte. Elle ne comprendrait pas pour autant ce qu'on lui dirait, car les chemins neuronaux n'existeraient pas.

C'est précisément la fonction du jnana yoga. Le yoga tout court permet de retrouver l'ouïe en nettoyant les vents, mais ce n'est pas suffisant, il nous faut ensuite concevoir un usage différent pour ces vents. A notre avis, c'est ici que se situe le goulot d'étranglement de la pratique. Nous pouvons percevoir bien davantage que ce que nous percevons, mais pour que de nouvelles conceptions nous vienne, nous devons sortir de nos quatre murs et entraîner notre esprit à traquer la nouveauté.

A maintes reprises, nous avons constaté que lorsqu'une idée nouvelle surgissait, nous avions déjà les instruments pour en faire quelque chose.

Prenons par exemple l'idée du darshan, une idée éminemment révolutionnaire. Précisons. Nous ne pensons pas à "moi recevant un darshan" mais à "moi darshanisant les autres". Une idée qui pourrait paraître saugrenue au premier abord, mais dont l'examen sérieux, à défaut de nous transformer en avatars, révèlera nombre de croyances cachées et de conceptions fausses qui n'ont rien à faire dans notre esprit. En fait, c'est toutes nos relations aux autres qui se révèlent erronées. - Et nous ne parlons pas ici d'examiner la question "Et si j'étais Amma ?". Il s'agit d'examiner honnêtement notre façon d'envisager le monde, en tant que nous-mêmes, dans notre vie telle qu'elle est. La "question du darshan" nous paraît la plus à même de changer notre perception, par la radicale nouveauté qu'elle peut introduire dans nos conceptions.

Nous laissons au lecteur de temps d'y réfléchir avant de continuer cet article.