La Shakti du côté obscur

Maintenant que nous avons modifié notre critère de jugement des pratiques et comportements en mesurant non pas la " paix " mais la " Shakti ", toutes les instructions spirituelles les plus courues se révèlent avoir un effet préjudiciable. Ce qui semblerait indiquer que le but des maîtres est de nous endormir pour nettoyer un peu la crasse, mais qu'ensuite ils ne prennent pas le risque de nous réveiller.
En effet, toutes nos " mauvaises " tendances (dire du mal des gens, nous mettre en colère etc) se révèlent porteuses de Shakti, alors que toutes les bonnes habitudes que nous avons patiemment cultivées sur les bons conseils des uns et des autres augmentent l'inertie et conduisent à l'impasse (à partir du moment où le canal central est nettoyé de la crasse grossière).
De fait, nous ne constatons pas que l'obéissance à toutes ces règles censées créer du bon karma rende les gens heureux, ou plus exactement, nous ne constatons pas que ce bonheur soit autre que superficiel. Nous avons plutôt l'impression de voir des tigres de cirque qui ont appris à lever la patte et à sauter dans des cerceaux avec le sourire, mais qui changeraient certainement d'attitude si les dompteurs cessaient de les impressionner. On nous dit que notre ego est l'ennemi et que nous ne devons nous en débarrasser, mais tout dépend de la façon dont on s'y prend. En effet, c'est la shakti qui a créé l'ego, avant de s'endormir dedans, et si on jette sauvagement l'eau du terrarium, on jettera le serpent avec.
Prenons un exemple simple, par exemple une personne qui nous paraît complètement idiote. Une certaine énergie accompagne le sentiment de cette idiotie. Si nous nous disons qu'il n'est pas dharmique de penser du mal des autres et que nous cessons de le penser, cette énergie disparaît. Si nous nous rendons compte que l'objet de notre pensée n'existe pas (par exemple que cette personne est intelligente d'un autre point de vue), l'énergie disparaît aussi. Si nous faisons cette même constatation en réalisant que ce que veut la Shakti, c'est s'exprimer, peu importe que le motif soit mauvais, et que nous la laissons libre, elle grimpe (peut-être n'avez vous jamais eu de serpent, mais le serpent, ça grimpe).
Cela pose la question de la moralité des semi-gourous. En effet, nous ne sommes certainement pas les seuls à avoir compris cela. A notre avis, cela rend compte de nombreux comportements étranges et inexplicables jusqu'à présent, notamment chez certains maîtres un peu douteux, comme Trungpa par exemple. D'un côté, il était avancé pour avoir en lui une certaine dose d'amour divin, et d'un autre côté, il est probable que n'ayant pas récupéré toute sa Shakti, il se soit mal comporté à de nombreuses occasions, après quoi il lui était facile de confusionner le disciple en lui faisant croire ce qu'il voulait. En effet, nous pensons ordinairement qu'il n'est pas possible de ressentir l'amour divin une moitié du temps, et de mal se comporter l'autre moitié du temps, alors qu'en réalité, de nombreux gourous auto-proclamés démontrent tous les jours le contraire. Sans parler de ceux qui sont à moitié fous et qui passent d'un extrême à l'autre sans même s'en rendre compte.
Le but n'est évidemment pas de devenir fou, mais d'utiliser les balancements naturels de la Shakti, entre positif et négatif, pour la ramener toujours au centre, ce qui ne se fait pas en niant un de ses deux aspects, mais en reconnaissant les deux tendances, et la vacuité de leur objet. Après tout, nous pouvons penser du mal d'une personne au sujet de laquelle il n'y a rien de mal à penser, qu'est-ce qui nous en empêche si ça nous fait plaisir ? Pour autant que nous reconnaissions l'aspect injuste et cependant dynamisant de la démarche, il n'y a pas de difficulté. La personne est juste un objet mental, une part de notre monde imaginal qui nous sert de support. Lorsque nous faisons cela, nous réalisons que nous pouvons également évoquer les aspects inverses - trouver chez la personne des qualités qu'elle n'a pas - et nous en servir de la même manière. En fait, tout est possible.
On est d'ailleurs plus sincèrement aimable lorsqu'on est libre de ses opinions. Si nous nous forçons à penser du bien de quelqu'un dont nous n'avons aucun désir de penser du bien, cela se ressentira dans notre sourire et notre poignée de main, qui seront forcés. Si en revanche nous en pensons du mal sans complexe et avec joie, cette joie sera perceptible. Finalement c'est comme au cinéma. Nous adorons détester certains personnages. Il suffit de s'en rendre compte.