L'effort appartient à l'Homme, les fruits à Dieu

Beaucoup de gens se demandent quel est le sens de leur existence et ce qu'ils sont venus faire dans ce triste monde. Nous ne parlerons ici que pour ceux qui ont compris que le sens ultime de leur vie était de réaliser le Soi, mais qui se demandent encore sous quelle forme ils doivent rendre service aux autres, puisque le Service (Seva, karma-yoga) est souvent recommandé. Jésus nous dit que nous devons travailler plutôt que mendier, y compris dans les ordres monastiques, tandis que de nombreux gourous indiens vantent les vertus du Seva et des bénédictions divines qui tombent en pluie sur la tête du bienheureux sévaïte, sans parler des lamas tibétains qui n'hésitent pas à faire construire leurs centres par leurs ouailles, leur promettant une accumulation de mérites extraordinaires, avis pas forcément partagé par l'Urssaf.

Bref, pour l'aspirant sincère, la question se pose de savoir comment aider ses frères, sans tomber ni dans la vue "dzogchen" de l'aide ultime qui s'aide toute seule, ni dans le bardo du pigeon.

Une chose est sûre, tant qu'on n'a pas une vue claire, il est préférable d'éviter de s'agiter, et mieux vaut, à notre avis, pécher par immobilisme, plutôt que par excès d'activités diverses qui agitent l'esprit, fatiguent le corps, et sont préjuciables à la pratique. Grâce à cela, la boue se dépose au fond de l'étang, et il devient possible d'y voir plus clair.

Nous avons tous une ou des qualités spécifiques, qui sont en quelque sorte le Nom Divin qui nous a été attribué, et toute la difficulté consiste à découvrir ce Nom. Il peut s'agir de musique, de peinture, de main verte ou de maçonnerie. De faculté d'organisation, de talent diplomatique, ou de "chance". Bref, nous pouvons tous sentir que nous savons faire une chose que les autres ne savent pas faire, et qu'inversement si nous tentons d'imiter les autres, nous courons au désastre. Même l'escroc a un talent inné, presque magique, pour embobiner ses victimes, et si nous nous essayions aux mêmes jeux, nous nous retrouverions en prison dès le premier tour.

En somme, notre service aux autres, notre Seva, nous ne devons pas le faire parce que nous avons "envie", parce que ça nous plaît et que nous en espérons tel ou tel résultat, mais plutôt parce que nous "pouvons". Et que les autres ne peuvent pas. Concrètement, si nous sommes avec 5 personnes, et la mission de préparer à manger pour 100 personnes, nous allons vite constater qu'une personne aura plein d'idées de recettes et saura les accomplir à la perfection, une autre saura faire les courses sans se tromper, dans un délai record et pour une somme minimale, une troisième aura le talent de couper les légumes plus vite que tout le monde, une quatrième saura comprendre immédiatement tout ce qu'on lui dit etc... On pense tout de suite à la fameuse blague sur la définition de l'enfer et du paradis en Europe. Le paradis : un anglais à l'accueil, un allemand à l'organisation, un italien aux loisirs et un français à la cuisine. L'enfer : un français à l'accueil, un italien à l'organisation, un allemand aux loisirs, et un anglais à la cuisine.
La créativité divine est infinie, et elle a besoin d'instruments en nombre infini, et nul n'a de raison d'être en reste. Dieu n'oublie aucun de ses enfants, pas même le ver de terre. Nous sommes chacun l'instrument d'une facette de la créativité divine, il nous faut simplement trouver laquelle. Ensuite, lorsqu'une occasion se présente, nous agissons. Si nous sommes un grand stratège, nous proposerons nos services lorsqu'une guerre éclatera. Mais nous n'allons pas la provoquer. Et nous ne devons pas non plus être mécontents si personne ne veut de nous, ou si nous la perdons. Il nous appartient de proposer nos services, pas de les faire accepter ou d'obtenir un résultat donné. Au niveau subtil, on peut dire que le fait d'être "prêt" à aider dans le champ particulier de nos compétences ouvre certains canaux par lesquels les bénédictions des bouddhas se déversent. Elles se déverseront que nous réussissions ou non. Tout ce qui est requis de nous, c'est de faire de notre mieux lorsque les occasions se présentent, car cela dépend de nous. En revanche, ni les occasions ni les résultats ne dépendent de nous, car ils sont partie du grand dessein cosmique, résultant de l'interdépendance de tous les êtres.

C'est lorsque nous avons compris cela que le karma découlant de notre action diminuera. Si nous le comprenons et l'appliquons parfaitement, notre action ne créera plus de karma. Pour cette raison, la première aspiration du pratiquant devrait être de développer une vue claire quant à ses domaines de compétences. L'esprit d'éveil lui permettra ensuite de faire profiter au monde de ses qualités propres sans les garder égoïstement pour lui-même, et sans vouloir non plus les imposer à tout prix.