Jeu de pistes avec la Mère divine

- incursion sur la tournée indienne du 19 Février au 2 Mars 2010 -

 

 

1/ L'art du traquage et de la talonnade

1.1/ Hyderabad : la colline inspirée

1.2/ Pune : l'ivresse de la béatitude

2/ L'assommoir

2.1/ Bombay citadine

2.2/ Navy-Bombay la gueuse

3/ La joie captive et la joie ouverte

 


 

1/ L'art du traquage et de la talonnade

C'est le nouveau signe de piste que je dois traquer : non pas deux balises rouge et blanche de randonnée comme autrefois, mais la caravane du Math à travers un jeu incessant d'étapes et d'arrêts successifs pour les programmes d'Amma en Inde. J'ai été mêlé à la population indienne dans des places et des banlieues plutôt pittoresques pour l'occidental, et cette fois-ci je crois avoir eu un aperçu plus réaliste de l'Inde. Les précédents voyages masquaient en quelque sorte la pauvreté, la pollution et la situation réelle de la plupart des habitants. Courir d'ashram en ashram mûrement choisis à la poursuite des avatars voilait la condition réelle et cachait en quelque sorte le décor, comme si le spirituel pouvait occulter le matériel. Cette fois-ci, il s'agissait bien encore de traquer : mais traquer l'Avatar en mouvement, c'est tout autre chose que s'installer confortablement dans un ashram. Comme dans la méditation transformante où nous ne fixons pas un objet, mais où nous suivons une transformation continue des deux pôles de la perception en évitant les incursions insensées. A côté, les autres voyages ressemblaient à un tourisme de luxe ; cette fois-ci c'est un tourisme où on donne un peu plus de sa personne. En effet, suivre Amma n'est pas une mince affaire en raison du rythme imposé. Dès qu'un programme est achevé, il faut changer de lieu rapidement pour parvenir à la base du programme suivant (en l'occurence le plus souvent un "brahamastanam" qui fait partie de la grande organisation d'Amma). Ce qui signifie prendre un bus (de nuit parfois), trouver où loger, se rendre aux lieux du programme à l'avance pour avoir une bonne place, négocier avec les rickshaws le tarif de la course.... Et recommencer la même ronde le jour suivant. En réalité c'est épuisant.

 

1.1/ Hyderabad : la colline inspirée

Si nous sommes capables de suivre le rythme et d'avoir une pratique simultanément, alors le jeu en vaut sans doute la chandelle. Sinon, on risque bel et bien d'y laisser sa santé. D'ailleurs, j'ai fini avec une crise de boutons assez curieuse, des sortes de plaques disposées symétriquement sur la peau, et j'étais finalement assez rassuré de rentrer en France. Je crois que c'était causé par la conjugaison de la pollution, la nourriture, la fatigue et un peu de stress. Le médecin a tout de même été assez intrigué, mais il n'y a rien d'alarmant au final. Les boutons diparaissent d'eux-mêmes peu à peu. Normalement, les occidentaux s'inscrivent au tour moyennant une solide participation financière et profitent des infrastructures du Math tout en faisant un peu de seva pour assurer l'organisation. De mon côté, comme je n'étais là que pour dix jours (le tour complet dure 6 semaines), j'étais extérieur au tour et devais suivre la cadence par mes propres moyens. Après l'avion et un premier bus pour Secunderabad alors que j'arrive au brahmastanam en ramenant ma petite frimousse, la préposée vendeuse de saris m'accueille gentiment et me fait comprendre qu'il ne sert à rien de se pointer à l'avance, que les programmes commencent le lendemain et que le tour est "full". Les touristes ne sont pas admis et il faut participer à l'ensemble du tour, payer une somme forfaitaire importante si on veut travailler et se joindre au groupe (comme mon camarade Vincent que j'avais croisé à l'embarquement, sur lequel je tombe nez-à-nez à chaque fois qu'il s'agit d'aller de retrouver Amma...). Donc je voyagerai de mon côté, ce qui n'est pas pour me déplaire. Immédiatement après cette déconvenue, un indien sympathique me conduit à moto pour trouver un hôtel. C'est le signe que les indiens sont de mon côté, et cela ne se démentira pas jusqu'à la fin. Pendant toute la durée du voyage, ils m'ont aidé et assisté pour les trajets, si bien que j'ai pu éviter toute déconvenue, alors que trouver un restaurant à Paris représente parfois une tâche quasi insurmontable sur le plan de l'orientation. Première visite d'hôtel qui ne résiste pas à l'examen : la chasse d'eau s'effondre au moment où le groom essaye de la faire fonctionner. Je pars en m'enfuyant d'un air effaré sous les rires des employés, amusés de ma réaction. Je me retrouve donc à errer à la chasse à l'hôtel. Il n'y a soit-disant plus de places dans l'un d'entre eux. Finalement, un aimable conducteur de rickshaw, voyant ma déconvenue, me propose pour dix rupees de trouver un hôtel. Autant dire qu'il m'offre ses services. Il sera finalement récompensé, mais j'ai apprécié ce geste, qui tranche avec les manières habituelles. En tous cas, la leçon est claire. Il est inutile de paniquer et de croire que je suis une bête curieuse pour les Indiens. Ils vivent leur vie de toute façon. J'aterris donc dans un petit hôtel : le "crystal plazza." L'endroit est un peu lugubre (avec vue sur une fenêtre condamnée, odeurs de peinture fraîche interdisant une pratique immédiate car la porte vient d'être refaite, et une atmosphère un peu étouffante) et ça ne va pas être de la tarte pour pratiquer. Je dors un peu pour me remettre du voyage et des émotions et un peu plus tard dans la soirée je sors de mon antre pour faire le tour du pâté de maison. Il y un petit temple très sympathique et un marché animé. Une fillette d'une dizaine d'année en uniforme et revenant de l'école intriguée par ma présence me demande dans un parfait français ce que je fais, comment je m'appelle, etc... Une petite discussion s'engage, mais je n'insite pas trop non plus, car je ne sais pas si les étrangers sont censés trop converser avec les enfants. Après avoir acheté une bouteille d'eau, je rentre pratiquer un peu et j'entamme la lecture des oeuvres complètes du lopön. O stupeur, j'ai l'impression de comprendre les descriptions de l'état naturel bien mieux qu'à l'accoutumé, et il semble qu'un pan nouveau de l'esprit se découvre. Malheureusement, cette direction qu'on ne peut pas recréer mentalement a mystérieusement disparu depuis lors...

Le lendemain, journée de pratique avec interruption pour acheter des beignets et passage par Internet. Je me pointe sur la petite colline où se perche le brahmastanam juste une heure avant. Il était un peu tard car il y a déjà une foule bigarrée de 15000 personnes, avec plein d'enfants des écoles d'Amma. L'atmosphère est chaleureuse, bigarrée, pleine de couleurs et sympathique, un peu "ethnique" et la fête va battre son plein. En attendant, comment trouver une place et ne pas être à dix kilomètres d'Amma ? Car le but spirituel du voyage en dehors du tourisme, c'est de profiter au maximum de sa présence physique, et donc d'être le plus près possible. Je réussis à prendre un couloir de côté et à me glisser un peu par hasard parmi les dévots sur la scène réservée aux participants du tour et aux reporters. Je me fais tout petit et me glisse par terre sous les caméras. C'est un peu inconfortable, mais je suis dans un rayon de moins de huit mètres d'Amma et en réalité je ne serai jamais aussi près par la suite. En plus, je finis par obtenir une chaise grand luxe pour Vip. Donc c'est de bonne augure. Le programme se déroule avec son rythme habituel, comme on peut le voir sur le site officiel (auquel nous avons emprunté gracieusement les photos pour donner un peu de réalisme) année après année : remises de bourses, discours, bhajans, méditation, etc... En tous cas, je suis très content et aime bien l'atmosphère enjouée et empreinte de dévotion populaire. La difficulté sera de trouver un tiquet de darshan. C'est la cohue et je suis pressé comme un citron parmi des dizaine d'indiens. C'est un peu monstrueux et très brutal , en plus on dirait que les indiens adorent ce genre de pressurisation. L'organisation et beaucoup plus leste et improvisée qu'en Europe, ce qui présente avantages et inconvénients, à l'image de l'Inde en général. Finalement j'obtiens le sésame sans avoir été complétement râpé et je passe dans les dernières lettres. Avant mon tour, je m'assoupis un peu et vient encombrer le passage. Mon darshan passe à la vitesse éclair : à peine le temps d'arriver et c'est déjà fini. Mais nulle frustration car je sens que ce n'est qu'un début, une sorte de prélude. Le rythme est beaucoup plus rapide qu'en Europe, à peine trois ou quatre secondes, tant il y a de gens à passer. Enfin comme je sais que je vais en avoir normalement plusieurs, je suis satisfait car je trouve que ça commence plutôt bien dans l'ensemble. Reste à revenir à mon hôtel : il y a un service assuré par les indiens pour raccompagner des gens. Seul hic au tableau : j' ai oublié l'adresse exacte ! J'annonce "crystal palace" au chauffeur et nous atterrissons bientôt devant un hôtel luxueux. Ce n'est clairement pas là. Finalement j'arrive à expliquer que l'hôtel se trouve non loin d'une gare de bus et avec des calculs de distance on finit par arriver à destination. C'était "crystal plazza". Une imprécision et un "manque de shradda" caractéristique qui aurait pu coûter fort cher, mais par un heureux hasard, je suis retombé sur mes pattes grâce au chauffeur diligent. Je dors donc jusqu'à midi et repars guilleret pour la suite des programmes.

 

 

Comme je n'ai rien de particulier à faire et que le seva est réservé aux gens du tour (il n'y a pas de système de pancartes comme en Europe), j'essaye de méditer tranquillement devant le jardin d'Amma, mais là je suis comme assailli par des indiens, jeunes et vieux qui sont curieux et presque avides. Il y en a même un qui voulait me prendre pour un swami, ce qui est quand même assez drôle, mais je ne suis pas dupe ! Donc je finis par trouver un endroit tranquille, mais c'est un groupe d'enfants des écoles qui m'a repéré cete fois et j'entreprends toujours la même petite conversation qui se répète à l'envie. Rien de bien spirituel, mais une certaine convivialité loin d 'être déplaisante pour les esprits encore attachés aux mondanités ! Le soir, il y a le rituel de la "sana puja", beaucoup plus élaboré que ce qui se pratique en Europe. A la fin, avec une noix de coco sur la tête, on fait une sorte de procession et les prêtres vident la noix sur les statues.

Pendant ce temps, Amma a entonné la série des bhajans qui vont dans un mouvement cresendo. Au début, elle se modère, puis elle accélère le rythme et l'intensité jusqu'à la fin et le début de l'arati. Il y a de nombreux nouveaux bhajans et le groupe se donne complétement dans des échanges étourdissants, surtout quand Amma pousse ses appels qui viennent de ses entrailles. Elle n'a alors plus acune retenue et la shakti s'écoule sans entrave avec une douce puissance exponentielle. Alors la ronde des darshans reprend son mouvement continuel comme une valse sans fin. L'organisation se met spontanément en ordre de marche, réglée comme un métronome pour assurer le bonheur des dévots. Le second darshan ressemble au premier, à ceci près que la maîtresse des lieux m'a autorisé à monter sur la scène pour contempler un peu plus l'action en cours. Il est possible de se rassasier les yeux et le coeur. Sur le moment, le darshan n'a pas produit à dire vrai d'impression particulière, mais je crois que l'effet a été différé. Le lendemain, en prenant le bus pour Pune après trois heures d'attente chez le voyagiste, une impression très spécifique s'est produite. Avant cela, j'ai oublié de mentionner un incident amusant. Lors de l'attente, un swami qui faisait forte impression est entré en criant d'une voix sonore "Baba" "Baba" et en faisant de mystérieuse incantations. Comme quoi on échappe pas au Baba en Inde. Comme il était quand même plutôt sympathique, je lui ai donné quelques roupees et il a disparu sans demander son reste. Mais revenons au bus de la liberté : les bannières annonçant la viste d'Amma jalonnent la route, de telle sorte qu'il est difficile de perdre sa trace dans ce décor, à la fois physiquement et mentalement. Comme ci l'espace Amma se superposait au sien propre, ou que les deux fusionnaient momentanément, avec l'impression de "traquer le gourou" en esprit et en acte. La direction de la vie semble alors donnée, tant le décor, le mental et le but coïncident miraculeusement pendant un temps. Ce qui se traduit par une intense expérience béatifiante, due à la grâce du gourou. Il me semble que pour peu qu'on soit un peu réceptif et ouvert, et sans dipositions extraordianires, il est aisé de ressentir cette joie et ce sentiment en présence d'un tel Maître, le problème étant après de ne pas devenir totalement dépendant et de devenir utile. On comprend d'autant mieux pourquoi les abeilles butinent autour de leur miel péféré et puissent même devenir des fanatiques. En présence de la reine, les expériences et la qualité fondamentale se multiplient très facilement. Reste la question : peut-on vraiment en faire quelque chose ? Sans aucun doute, si on travaille d'arrache-pied et si on dipose d'une détermination suffisante, mais c'est une autre histoire. Quand la Reine se pose en méditation et nous laisse entrevoir quelque chose de la félcité non-interrompue qui nous renvoie à nous-mêmes. Mais pourrons-nous retrouver le chemin dans le labytinthe des canaux et des vents emmêlés d'ordinaire ? Toujours est-il que ce repère justifiait déjà à mes yeux ce voyage.

 

 

 

1.2/ Pune : l'ivresse de la béatitude

Qui s'annonçait long dans le bus pour Pune. Arrivée prévue vers trois heures du matin au coeur de la nuit, après des arrêts dans ces sortes de cafés à l'atmosphère quasi-lovecraftienne où le chauffeur stoppe prériodiquement pour reprendre son souffle. Sous une lune gibbeuse, la population du bus basanée pauvre et mal nourrie, parfois presque squelettique sort prendre l'air et un tchaï. J'ingurgite un riz basmati pour me redonner quelques forces et affronter la nuit. Un forcené s'est introduit dans le bus et les responsables essayent de le maîtriser avec difficulté. Il se débat et crie, alors que les gens observent sans vraiment comprendre ce qui se trame. Une petite troupe s'assemble et mon imagination fait le reste. Si nous nous faisions attaquer par une horde sauvage ? Le bus redémarre péniblement en plein coeur de la nuit sur une route cabossée avec un petit ravin sur le côté. Finalement nous repartons sains et saufs pour la suite de l'aventure. J'essaye de maintenir les sens en éveil et méditer alors que tout le monde est assoupi. Soudain, je reconnais la caravane des bus du Math que le chauffeur s'est entrepris de dépasser dans un élan dynamique. Nous croisons un à un les bus tous rideaux tirés et j'espère voir la caravane où Amma se trouve, mais je ne la vois pas. Une émotion particulière m'étreint à ce moment là précis, car j'ai le sentiment de la matérialisation du karma et de sa sortie possible. Je traque bel et bien imaginairement et physiquement la Mère divine, et cela me change de ma trace karmique habituelle, dans laquelle c'est moi qui suis traqué par des assaillants réels ou imaginaires. Mon ego retranché dans sa forteresses du désert des Tartares attend en vain le monstre qui va l'attaquer. Cette fois-ci, le loup est sorti de sa tanière et à pris Dieu comme cible. Comme le dit Amma, si vous voulez vous battre, battez-vous avec Dieu. Ce que j'ai retourné en cette formule : si vous avez peur, sortez de votre position et attaquez en imagination le Bien ! Le problème est que tout enjoué que j'étais je finis quand même par m'endormir pour de bon, alors même que le bus avait son arrêt à Pune avec deux heures de retard, tant et si bien que je me retrouve au petit matin avec une superbe affiche ventant la visite d'Amma à Bombay ! Le Maître arrive forcément avant l'élève et un haricot isolé dépasse difficilement la puissance du groupe. En fait, je croyais que Pune était le terminus, mais c'était une croyance non vérifiée. En plus, le gars qui annonce les arrêts est vraiment incompréhensible pour les étrangers.

Il va dons falloir attendre le point d'arrivée et rebrousser chemin. Ce qui se fait par miracle sans encombre après avoir pris un nouveau billet, même si j'ai une personne jeune un peu handicapée mentalement qui porte mes bagages et me colle à la peau. Mais je ne panique pas et j'arrive finalement à m'en défaire moyennant quelques roupees et parvient à trouver le bus dans l'autre sens. Mais j'ai sans doute évité inconsciemment de me retrouver dans une ville inconnue au milieu de la nuit. Là, j'arrive vers midi et je n'ai plus qu'à consulter ma feuille de route pour arriver dans mon hôtel à bon port. Très peu cher mais particulièrement rustique, avec des toilettes pas très propres qui jouxtent le robinet de la douche... Le tout dans une banlieue un peu misérable par endroit, mais sans risques le jour. Ne voulant pas rester dans le chambre et faisant beau temps, je vais pratiquer un peu sous un abri-bus pour bénéficier de l'ombre. Finalement, un jeune indien me propose de m'emmener en moto à l'arrêt du bus pour trouver le brahmastanam. Par miracle je vais me trouver sur les lieux sans erreur, alors que normalement je me perds pour dix fois moins en France ! Dans le bus, j'annonne péniblement avec mes trois mots d'anglais au conducteur mais quelqu'un qui a compris m'explique où descendre. Deux rues à traverser et me voilà à bon port. Les programmes commencent un peu plus tard et je trouve un petit parc très sympathique non loin avec de jolis arbres tropicaux et un temple de Ganesh au milieu pour pratiquer. Il fait très beau. La prochaine fois je ferai quand même quelques photos car j'ai un peu honte de ne rien ramener comme étayage visuel, mais je ne suis pas très à l'aise pour prendre des photos dans des milieux de vie. J'ai un peu l'impression de voler le cadre de vie des autres. Mais je suis aussi paresseux et mal-à-l'aise avec la technique. Encore un voile qui s'accommode d'une justification. Deux heures avant les programmes, je me rends sur place pour essayer d'être bien placé. Il y a déjà des dévots installés dont l'allure générale me fait penser à Nisargadatta. L'atmosphère est beaucoup plus tranquille qu'à Hyderabad et on sent que les gens attendent Amma avec ferveur et intensité. Pour la plupart, ils ne doivent la voir sans doute qu'une fois l'an. Aussi attendent-ils sa venue avec impatience. La distribution de tickets a lieu cette fois avant le début des programmes, ce qui évitera la cohue généralisée et le compressage rituel. En plus je suis dans les premières lettres. Amma arrive finalement très décontractée et plus radieuse que jamais, comme une jeune fille, très souriante et splendide dans son vêtement immaculé dont les plis me font penser aux statues et aux marbres antiques. Je sens pendant la méditation et les bhajans ce sentiment particulier de joie et de décontraction complètement spontanée qui peut se laisser aller tout en étant pleinement lucide. Bref, un moment unique à savourer dans toute son intensité.

 

 

C'est vrai qu'Amma est pour moi la seule personne vivante qui induit et réfléchit directement ce sentiment très spécifique d'une liberté sans entrave alliée à une béatitude sans borne. D'autres l'évoquent, mais de façon plus analogique. Pour autant, je n'ai pas la prétention de me considérer comme un dévot véritable, car j'ai très peu pratiqué de seva dans l'ensemble. Il est vrai qu'on ne peut pas être sous tous les fronts à la fois, et que trouver une bonne place pour le traquage est en soi un métier. Après la fin des bhajans, petite surprise : mes chaussures ont disparu (pour la seconde fois, la première c'était au programme de Paris il y a un an) ! J'essaye furieusement de les retrouver, pris pas une pensée absurde, comme si cela avait de l'importance, et je commence soudainement à tout trouver très pénible. Une seule chaussure vous manque, et tout est dépeuplé. L'entassement des gens, et surtout le fait que tout le monde maltraite ces pauvres chaussures, jetées pêle-mêle sans acun respect, ternissent soudain ma perception et mes vents. Pourtant, ces chaussures nous protègent les pieds, et il y a toute une symbolique qui leur est attachée. Du coup en arrivant au darshan, j'étais encore un peu préoccupé et pas très concentré à cause de cette fatale disparition. C'est encore passé plus vite que d'habitude. Alors dépité, je suis rapidementet retourné vers la sortie avec toujours la même question : comment rentrer ? Plus une interrogation et une petite honte : j'ai "emprunté" une paire de sandales que j'ai soigneusement remis le lendemain, (d'ailleurs les sandales ont disparu, et elles ont donc retrouvé leur propriétaire, à moins que quelqu'un d'autre s'ayant vu dérobé ses souliers ait continué cette trame inexorable...) car je ne savais pas le degré de risque à me retrouver pieds nus attaqués par des rôdeurs, surtout qu'on avait déconseillé le coin où était mon hôtel la nuit à pied... Mais me voilà à commettre le même larcin que les autres. Heureusement, un jeune indien m'a offert ses services et une fois de plus je suis rentré en moto en pleine nuit vers mon domaine : une petite rue lugubre où il a fallu tambouriner à la porte pour que je puisse regagner mon antre le coeur heureux. Là, j'ai péniblement expliqué mon cas de conscience avec la paire de sandales, mais ça a fait surtout rigolé mon jeune ami qui m'ai dit de les garder, alors que j'insistais pour qu'il les ramène sur les lieux du crime, afin de faire disparaître toutes les traces de l'effraction. En tous cas, pour le remercier de sa diligence, je lui ai offert un disque de bhajans le lendemain, alors qu'il m'avait à nouveau rendu service en me raccompagant à nouveau après la fin des programmes très dynamisants. Et depuis, je garde mes chaussures dans mon sac, et je pense qu'elles se portent mieux ainsi. Dans la journée, le programme se déroule comme à l'habitude, avec la désormais traditionnelle "sani puja" que j'aime bien, mais où je commençais à sentir une fatigue manifeste. Mais lors du darshan, Amma m'appelle sur la scène et ma fait placer directement à côté d'elle pendant un petit moment. J'ai donc eu mon "instant privilège". Après ça, je me disais que quand même ça serait bien de sauver l'honneur et de faire un peu de seva. Comme j'avais mis en prévision la tenue blanche (baskets en prime) de circonstance pour me faire passer pour une personne du tour, et comme par hasard, une jolie sevaïte m'aborde et me demande si je peux aider car il manque quelqu'un sur la scène pour essuyer les visages avant de passer au darshan : une place privilégiée dont il serait malséant de s'écarter. L'expérience n'est pas inintéressante, car les gens ont différentes réactions lors de cette petite opération. Certains se prêtent au jeu ; d'autres regardent faire d'un air sceptique ; certains ont la peau rugueuse ; les enfants sont très doux avec leurs gouttes en bon état ; certains sont empressés ; d'autres complétement indifférents, etc... Une personne observatrice saurait discerner l'état d'esprit du candidat au darshan simplement à la façon dont il se prête à cette opération de lissage. Après deux heures de cet exercice, je finis par laisser ma place et repartir vers ma chambrette. Mais la nuit n'est pas encore finie. Après des heures de darshan, Amma a serré une vieille personne en entonnant un chant qui fend le coeur et évoque Kali dans un couplet omniprésente et transcendant l'externe et l'interne : "Devi devi devi" avec une incroyable intensité. On pouvait y croire ! Après elle s'est retrouvée avec une couronne de Krishna sur la tête et tous les dévots se sont rassemblés, galvanisés pour chanter et l'observer quand elle a jeté le yaourt comme prasad. Un moment de liesse et de délire dans la foule et le couronnement d'un programme particulièrement joyeux et coloré.

 

 

2/ L'assommoir

2.1/ Bombay citadine

Le lendemain, il faut gagner Bombay. Avant cela, je fais connaissance avec l'homme qui fait le ménage dans l'hôtel, originaire de Jaïpur et qui tient absolument à échanger nos adresses. J'espère qu'il n'a pas trop mal pris mon refus ferme et définitif. Donc bus et taxi à Bombay pour trouver l'hôtel près du Shivaji park. Finalement je m'installe dans une chambre de meilleure qualité que les précédentes, mais nettement plus chère après une incursion ratée dans un autre très bien placé à côté de la mer. Mais je ne traîne pas et je file vers la côte, d'autant plus que j'ai trouvé grâce au taximan une porte bouddhiste très intéressante pour l'architecture près d'un petit parc tropical que je photographie comme un dément sous toutes les coutures, sous les yeux ébahis du gardien local.

 

 

Après je vais manger un riz et je trouve un artisan ; je rachète une paire de sandales faite main pour un prix dérisoire.

 

Les souliers de Cendrillon Un touriste tente de se mettre à la couleur locale mais s'est visiblement égaré...

 

Après j'ai regretté de ne pas en avoir pris une pour chanteuse des cryptes, car je n'ai pas eu l'occasion de repasser. Cela aurait été bien et un bon souvenir utile. Peut-être l'année prochaine. Dans ma chambre je fais les Mille Noms qui résonnent d'une manière vraiment spéciale par rapport à chez moi, car j'ai l'impression de faire une sorte de retraite dans laquelle tout converge vers un but unique sans distractions et inquiétudes parasites. Les méditations s'accomplissent avec une certaine aisance et donnent un résultat beaucoup plus rapide, malgré la chaleur et les conditions matérielles. Mais je sais bien au fonds que tout ça est temporaire et conditionné. Rebelotte et attente au "shivaji park" en plein soleil pendant près de deux heures. Cette fois l'atmosphère est beaucoup plus urbaine, beaucoup moins bigarrée que lors des autres programmes. Cela ressemble davantage à l'Europe. D'ailleurs la ville ressemble par certains aspects beaucoup aux capitales occidentales et on sent des préoccupations samsariques semblables. En plus il y a toutes sortes de "personnalités" du monde de la mode et du spectacle. Résultat accablant : Amma est très loin sur la scène. Heureusement, ce darshan aura une tonalité un peu différente des autres, car pour la première fois Amma m'a brièvement regardé dans les yeux et j'ai senti nettement quelque chose qui circulait et s'installait durablement au niveau du coeur. Donc je repars content à pied vers mon hôtel, ayant pris soin de répéter mentalement avant le trajet pour éviter des rencontres désagréables.

 

 

Réveil et méditation, puis recherche d'une borne Internet pour redonner quelques nouvelles à cette pauvre chanteuse des Cryptes qui devait commencer à s'inquiéter sérieusement sans nouvelles depuis un certain temps. Finalement, j'en trouve une après une recherche dans Bombay très animée par ses marchés dans une petite pièce et j'en profite pour lire longuement les blogs des amis. J'apprécie le compte-rendu de Gérard, médite les profondes sentences de Sherlock, etc...Après, direction Navi Bombay pour la suite des événements. Je trouve un hôtel après des hésitations et une longue course en taxi : c'est très pollué et très misérable par endroits, avec des gens dans des taudis le long de la route ; il n'y a presque rien à manger même si l'hôtel est de bon standing. Curieusement, après la lecture de Gérard, mon imagination me porte spontanément vers Om Amma et déclenche une vive expérience. Comme quoi il y a vraiment un lien entre les deux Amma.

 

 

 

2.2/ Navy-Bombay la gueuse

Je tente une sortie infructueuse et finis pas m'endormir le plus bêtement du monde. Et je me réveille un peu tard. Vite il faut filer vers le darshan pour recommencer la roue qui tourne. Il y a vraiment plein de monde ; il fait très chaud ; c'est très inconfortable et je sens que mes forces commencent à diminuer un peu. Il y a plein de clochards, dont des enfants, et la mendicité et la misère s'affichent ouvertement devant le temple qui jouxte le brahmastanam et au sein même des programmes d'Amma. Ce qui pose quand même question. Au mileu de la conversation, une petite fille tend ostensiblement la main et nous fixe pour obtenir quelque chose qu'elle n'obtiendra probablement pas. J'ai quand même donné quelques billets sur le départ mais suis resté marqué par trois scènes malheureuses : un bébé qui tombe la tête la première sur le sol et qui est récupéré au dernier momnet par sa jeune soeur ; une jeune fille qui hurle au milieu de la foule dans l'indifférence car elle a été vraisemblablement frappée par un agent de l'ordre (à qui j'ai donné un verre d'orange pressée - pas l'agent mais la fille- mais elle a gémi de plus belle - quelle était la part de cinéma et de réelle maltraitance ? ) ; et un jeune voleur pris sur le fait rudoyé par la police locale qui le frappe violemment au visage alors qu'il n'avait aucune chance de s'enfuir. Pour autant, malgré ma faiblesse dans l'après-midi, je m'accroche et j'essaye de faire un petit effort et d'aller quand même parler (au milieu d'une sorte de petite décharge sur un banc tranquille dans la foule) avec des Occidentaux sur la façon dont le tour se passe de l'intérieur et sur leurs motivations. Il est vrai que j'avais décidé de privilégier les Indiens qui m'ont bien aidé et d'utiliser les temps libres pour méditer au maximum, mais il ne faut pas non plus jouer trop longtemps la carte autisme, sous peine d'avoir à subir un choc en retour et de rater des échanges.

Il apparaît que les jeunes avec lesquels je me suis entretenu ne pratiquent pas vraiment, cherchent davantage un mode de vie alternatif pour rompre la routine quotidienne, sans bien savoir où ils vont. Les plus anciens semblent très satisfaits, mais la pratique prise pour elle-même ne semble pas concerner grand monde. Ne sont-ils pas auprès de Dieu qui prendra soin d'eux quoi qu'il arrive ? Ils ont certes renoncé à certaines choses et un certain confort, donné d'eux-mêmes à travers le seva, contre l'assurance du Bien et d'une destination positive. Ce qui est confirmé par l'observation de la routine du tour : une circulation incessante qui semble jamais s'arrêter, où toute pause serait interpétée comme un signe de paresse. Je n'ai pas non plus l'impression que la garde rapprochée et les swamis soient vraiment investis dans des pratiques intensives et des austérités, mais je me trompe peut-être et me permets sans doute des considérations bien en deça de ma misérable condition de vers de terre. Il est vrai que la dévotion garantit vraisemblablement une forme passable de béatitude. Mais quid lorsque toutes ces criconstances propices auront disparu ? Que tout ce petit et grand monde reviendra se dissoudre dans la base de l'état naturel ? Qu'adviendra-t-il alors ? Cette question reste jusqu'à présent en supsension dans l'atmosphère... Pourtant, il serait intéressant de voir s'il est possible de pratiquer (relativement) le seva et de pratiquer en même temps. Car je pense que c'est là que les choses se corseraient pour de bon, car cela demanderait une énergie considérable, et qu'il serait alors peut-être possible de progresser vraiment, mais au prix éventuel de sa santé... Cela dit, cela serait logique, car les enseignements traditionnels disent que la réalisation ou une certaine forme de réussite spirituelle s'accompagne de risques inévitables, voire de sa propre vie...Le tantrisme ammaïque ou autre se paye au prix fort. Si nous essayons de pousser un peu sa limite pour avancer, nous voyons rapidement où le bât blesse et où sont nos limites. En l'occurrence, lors du programme des bhajans, j'ai senti qu'une avalanche de boutons sous formes de plaques symétriques s'était formé à différents endroits du corps et que l'optimisme et la confiance pourraient facilement vaciller dès lors que la base physique serait atteinte. Donc le retour à Paris s'annonçait providentiel et les rêves indiens dénués de substance. Cela dit, cela ne m'a pas impressionné outre mesure, car je ne me sentais abolument pas mal par ailleurs. J'ai donc intensifié ma concentration pendant les bhajans, et j' ai été gratifié d'une bonne expérience au point d'acmé. Mais le darshan en lui-même semblait maintenant presque de trop, comme si il y avait une limite à tout à ne pas dépasser. Mais bon pour trois secondes et tous ces kilomètres et comme personne n'était lésé... D'ailleurs le soir un sentiment de gratitude s'est spontanément élevé, comme quoi j'avais vraiement eu la chance de bénéficier de tous ces merveilleux programmes et de la présence d'Amma relativement proche plus de quatre par jours durant sept jours, sans rien donner vraiment en échange, si ce n'est un petit don de rien du tout à la fin, en profitant de toute cette organisation. Du coup, je me suis dit que j'aimerais bien faire un tour complet, mais cette fois de l'intérieur, pour varier les points-de-vue et participer. A condition d'être suffisamment robuste physiquement et mentalement pour pouvoir pratiquer, sinon ça n'aurait pas vraiment de sens à mes yeux.

 

 

Dernier jour donc avant la fin : je fais un système avec une bassine pour éviter de gratter les jambes mal en point en les refroidissant à intervalles périodiques et réussis quand même à me concentrer un peu malgré tout. Vient l'heure de l'ultime puja : au milieu du rituel, presque par surprise, alors que je regardais avec angoisse la petite mèche s'éteindre spontanément faute de combustible et me demandant comment ne pas me brûler en tournant le petit pot de camphre dans le bon sens si possible, soudainement vient l'émergence vide d'un sentiment inexprimable de liberté face à cette expérience, accompagné d'une paix indiscutable. Comme quoi ilétait inutile de se prendre la tête. Aucun état particulier, mais la disparition soudaine de cette angoisse de base prégnante, sans bliss ni dévotion ni action spéciale. A la place la certitude momentanée qu'on peut faire ce qu'on veut dans cet espace non contaminé si on introduit rien de négatif. Une expérience de plus, à ceci près qu'elle ne dépendait pas d'un conditionnement particulier, même si elle a émergé au cours de la puja. D'ailleurs le soir en revenant à l'hôtel, cette joie était encore présente si l'esprit se dirigeait dans la bonne direction. Mais il est impossible de forcer quoi que ce soit mentalement. Comme si il y avait dans notre esprit un coffre secret et des clefs insoupçonnées, dont on ignore l'existence et encore plus le mécanisme. Le gourou intérieur aurait le pouvoir montrer ces clefs et même d'en donner le code si on est prêt à oeuvrer dans le bon sens. Mais comme toujours, que voulons-nous vraiment ? Quelle est notre volonté cachée qui reste tapie sans le coin ? Tant que nous ne savons pas vraiment répondre à cette question, la route est encore longue et les errements probables. Mais j'ai constaté quoiqu'il en soit sans trop savoir quand un cadeau surprise : mon mantra s'est transformé spontanément en un autre mantra plus efficace et plus synthétique tout en étant beaucoup plus simple. Comme si le mantra apparent en cachait un autre. Jusqu'à la prochaine mutation. Lors d'une après-midi dans une chambre d'hôtel, j'ai écrit un petit texte d'allure un peu abstraite mais j'espère pas quand même totalement dénué d'intérêt.

 

 

3/ La joie captive et la joie ouverte

La joie de l'enfant est non pénétrante car elle n'inclut pas l'intégration des opposés et la sexualisation, alors que celle de l'homme parvenu à maturité est gagnée par l'exercice d'une vue perçante et englobante des contraires. Le monde de l'enfant est toujours limité par par une sphère mystérieuse qui le sépare de l'inconnu ressenti comme un lieu inquiétant, terrain d'une angoisse sous-jacente impossible à fertiliser et miroir de son incompréhension à la lisière des phénomènes et des événements, pendant sombre de sa joie aveuglée. En revanche, l'homme en croissance qui possède une volonté pénètre tout spontanément, car sa joie résulte de l'intégration des phénomènes dans une sphère de clarté intérieure en expansion constante, alors que la joie de l'enfant est statique et non créatrice sans l'intervention de l'adulte. Cette clarté plénière est le fruit de l'amour qu'il porte à ce qui l'entoure, sans qu'il puisse rien laisser en dehors de lui, y compris l'action sur la matière. Dans son univers, tout fait sens et vibre d'un joie mobile. Cet amour en essence inconditionné s'origine toutefois dans le temps à travers l'intention initiale de l'esprit, dont dépend in fine la direction ultérieure de la volonté et son entraînement en facultés. La miséricorde des bouddhas et du gourou, synonyme de grâce divine, est la réponse instantanée à cet appel lorsqu'il est authentique. L'élève ignorant apprend à passer des qualités non conceptuelles de l'enfance à la volonté claire de l'adulte en passant par l'énergie adolescente intermédiaire. Cette gradation assure une progression valide et évite l'écueil du mécontentement de l'homme blasé. Cette intention tournée vers les autres entraîne un mouvement centripète de l'esprit qui se traduit par l'émergence de belles et nobles qualités internes. (principe du "sambogakaya") L'expression manifeste de ces qualités ce nomme "nirmanakaya" et l'absence d'obstruction de ce libre jeu s'appelle "dharmakaya."

L'intuition intellectuelle de l'homme qui voit de façon non abstraite est la compréhension que seul l'amour équanime des êtres permet de comprendre vraiment quelque chose. En effet, lui seul donne la force de traverser et d'englober en totalité les phénomènes, de conférer la " vue pénétrante" qui ne laisse rien en dehors d'elle. De cet amour naît naturellement la clarté de l'esprit qui s'exprime spontanément en sagesse capables de modifier la structure de la matière et de l'esprit. Lorsque la joie de la base est reconnue au moins partiellement, le disciple la ressent comme le produit de l'union spontanée de la clarté et du vide qui peut se mixer à l'ensemble des phénomènes. La joie qualifiée du chemin traduit le passage conscient de la joie non-conceptuelle captive de l'enfance encapsulée sur elle-même à la joie épanouie ouverte sur les autres, qui advient lors du déblocage et de l'expansion continue de son propre esprit. Il est alors en mesure de pratiquer par lui-même avec succès, une fois la phase de purification et de recherche préalable achevée. Demeurer dans cette joie ouverte jusqu'à l'obtention d'un fruit stable, ferme et définitif, cela se fait par un acte de volonté qui permet à celle-là même de s'unir à l'amour-clarté dont elle provient originellement. Ordinairement, nous ne pouvons pas entrer en relation aimante avec nos représentations et nos actions, car nous les ressentons comme séparées de nous-mêmes. Mais si nous parvenons à établir une relation non-duelle avec une Image interne mouvante qui nous inspire et que nous aimons, produite par notre imagination et qui a un pendant dans l'extériorité sensible, nous découvrons un outil qui a assez de force pour nous ramener à une implication personnelle. La difficulté résulte dans le renouvellement permanent de cette Image qui implique une absence de fixation, sans lui faire perdre ses qualités acquises par la pratique concentrative. Le ciblant et le ciblé, le traquant et le traqué, le talonnant et le talonné évoluant conjointement en liberté.

Mais cette capacité créative inspirée par les qualités et la présence physique d'un Maître dépend toujours d'une forme et d'un contexte du côté de l'objet. Or, si nous voulons nous mixer à elle complètement, la déployer en totalité en délivrant tous les sens captifs en horizon multiple, nous ne le pouvons pas par définition, car nous sommes tributaires de cette forme particulière, alors que nous voudrions embrasser l'infini, l'union inexprimable du Père (le vide ancestral et abyssal) et de la Mère dont la forme est issue. ( l'énergie de la clarté). Et le sujet de la concentration finit toujours par se heurter aux limites de ses propres conceptions et représentations en nombre limité. Il en résulte une tension féconde, qui permet le retournement décisif et la libération du sans-forme. Pour résoudre et percer ce paradoxe vivant, il ne reste plus qu'à "retourner" l'esprit en lui-même, faire refluer la concentration non-duelle en sa source originelle, pour laisser apparaître un état complétement transparent, limpide et clair par lui-même, susceptible d'englober tout ce qui jaillit et survient spontanément. Cela n'a rien à voir avec le fait de demeure statique dans un état quelconque, puisqu'il faut pratiquer de façon continue cette forme de retournement en y appliquant sa volonté dès qu'une pensée, une émotion ou un phénomène quleconque survient sous la forme duelle ordinaire, sans la Présence divine claire et transparente comme fondement et médiation. Une fois découverte et restituée cette parenté nouvelle qui a pourtant toujours existé, le "fils" doit s'intégrer en elle et éviter de dormir. Les qualités de son esprit vont pouvoir fleurir et reverdir à nouveau, et devenir saines et pleines de sens. Mais en dépit de l'analogie, nous ne sommes pas en relation avec trois personnes ou trois principes distincts unis en relation de dépendance mutuelle, comme dans le christianisme ou dans le tantrisme tel que nous l'avons interprété dans notre théosocopie. Il y a une seule Base, de laquelle tout surgit, en particulier notre volonté qui peut être réabsorbée progressivement dans sa source. (pratique de "trekchö") Au bout d'un certain temps, nous pouvons supposer que cette volonté purifiée va s'unir à la faculté créatrice elle-même dont proviennent tous les phénomènes. (pratique de "thögal") Alors le corps se libère de ses entraves, devient complétement subtil et la joie véritable et non obstruée survient comme l'expression de l'unité réelle du corps et de l'esprit.