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Eté indien 2009 : plongée dans l'empire des Avatars Par PlineJunior / Photos (la plupart) et mise en page : Chanteuse des Crytpes
Le sens de ce voyage qui prend un tour imprévu semble se dessiner petit à petit, une dizaine de jours après le départ (20-07-09). La veille, une bouffée ressemblant à un état naturel fit son apparition et révéla un doute lancinant : pourquoi se fatiguer et partir de chez soi, alors que sa nature véritable est déjà là à portée de main et qu'il n'est pas vraiment question d'aller habiter dans un ashram ? D'autant plus qu'il fait très chaud en Inde, que nous risquons d'attraper des maladies et que c'est plutôt inconfortable Avec ma compagne, après une étude minutieuse, nous avions prévu de faire une sorte de tour varié d'ashrams ponctué par des darshans au gré des rencontres prévues et imprévues. La réalité locale imposera des simplifications et un repos studieux dans l'empire du roi des Avatars : visite dans le mandala du " King " des gourous où ce texte est rédigé.
1.1/ Arrivée à Madras
Nous avions repéré cette cérémonie
grâce au site de Sonagiri
auquel nous vous renvoyons pour voir une photo du swami et de son ashram
. Mais ça ne commence pas très bien, le karma du voyageur
candide a déjà frappé : nous sommes tombés
sur un conducteur de taxi véreux qui a pris une véritable
petite fortune pour un trajet très court en inventant des prétextes
fallacieux. Comme nous étions pressés, nous nous sommes
engouffrés dans le piège sans réagir. Le coup classique
! Par contre, ça valait le coup d'aller dans l'antre de la ville,
car la puja était formidable, avec des dévots de condition
plutôt modeste qui chantaient très bien et qui étaient
pleins de dévotion. C'est un aspect authentique de la vie religieuse
populaire indienne, d'autant plus qu'aucune offrande en espèce
n'est demandée expressément. Le swami arrive vers la fin
pour offrir les fleurs et il est perché sur une sorte de petit
promontoire qui fait office d'autel à plusieurs mètres
de haut. La scène est très pittoresque et sympathique.
Le lavement rituel de la statue de Murugan a été effectué
au préalable au son rythmé des bhajans.
Après la récitations de ses Noms sacrés
vient la distribution de prasad effectuée par le swami en personne.
Un indien me fait remarquer de façon plutôt rustique en
tirant sur mon tee-shirt que je ne porte pas l'habit réglementaire.
Pourtant, je porte l'effigie de Mère Meera, mais ça n'a
pas l'air d'impressionner mon interlocuteur. En effet, la plupart des
Indiens hommes portent des petites chemise à carreau, et d'autant
plus dans les temples. Les femmes sont drapées de leur sari.
Il faudra faire attention dorénavant, d'autant plus qu'étant
les seuls européens dans l'assemblée, nous sommes plutôt
repérés et vulnérables. Cela fait une impression
plutôt inconfortable. A la fin, un autre swami quelque peu étonné
et intrigué par notre présence nous demande comment nous
nous sommes procurés l'adresse. Je n'ai pas révélé
mon statut d'espion en théoscopie. J'ai juste dit qu'Internet
accomplit des miracles. 1.2/ Scène de chasse La suite du programme va se révéler plus délicate à gérer. En effet, nous avions un rendez-vous pour un darshan avec une sainte locale qui habite un quartier périphérique, mais pour le lendemain. En attendant, nous comptions trouver un hôtel et aller visiter un temple, mais les événements ont pris une drôle de tournure. Alors que nous errions harnachés avec nos sacs à dos autour du temple, un indien patibulaire fait mine de s'intéresser à nous. Il veut nous aider à trouver la chambre de nos rêves et nous avons le malheur de l'écouter et de le laisser nous guider. L'hôtel visité s'avère beaucoup trop cher et nous décidons finalement d'aller directement dans le quartier de notre rendez-vous. Nous prenons donc un rickshaw, mais à notre grande surprise, notre homme monte avec nous sans crier gare. Pressés comme des citrons avec notre sac à dos, nous arrivons à destination. Il s'empare du papier avec l'adresse et fait mine de rentrer dans l'immeuble. Seuls avec le conducteur, celui-ci a des paroles inquiétantes ; cet homme est dangereux, nous devons être prudents : " Be careful " Il revient d'ailleurs triomphant. Il croit avoir trouvé l'adresse et nous demande une rémunération conséquente. Nous devons payer le taxi et ça commence à sentir le roussi, car nous ne voulons pas lui donner beaucoup, surtout que nous nous sommes déjà fait arnaquer le matin.
Il commence à vitupérer et nous nous éloignons précipitamment. Le karma avait frappé et je ressentais le chakra du nombril complètement serré. Nous nous dirigeons promptement pour trouver un téléphone, mais notre homme commence à nous poursuivre. Nous le semons au croisement d'une rue, mais voilà que le conducteur de rickshaw nous prend en chasse et se met à nous dire je ne sais trop quoi. Cela devient du Stephen King. Un peu plus loin, épuisés (nous avons dormi moins de deux heures dans les 30 dernières heures) nous nous arrêtons pour acheter une bouteille d'eau, harcelés par le conducteur qui semble beaucoup s'amuser. Un vigile nous dit que nous devons être prudents, car il y a des gens bizarres dans la rue susceptibles d'attaquer les étrangers idiots. C'est vrai que les autochtones nous observent vraiment comme des fous et des extraterrestres. J'ai la fâcheuse impression que tout le monde me regarde de travers ; Léna trébuche, se racle les genoux et l'épaule, et se tord la cheville en prime. Une entorse et tout serait fini avant même d'avoir commencé ! L'idée de fuir prend corps définitivement et nous battons en retraite. Direction immédiate vers Tiruvannamalaï avant que tout cela s'envenime vraiment. Dernière rencontre avec notre " guide " aux poches vides au détour d'une rue Las, nous voyons notre salut sous la forme d'un bus qui file vers la gare centrale. L'aventure du transport en commun commence.
Le bus est bondé et avec nos énormes sacs, ce n'est vraiment pas pratique. Nous devons changer deux fois avant d'arriver à la station principale à la sortie de la ville. La place est dantesque: une espèce d'autoroute à quatre voies où les véhicules bigarrés circulent en tout sens dans un chaos où la circulation s'organise spontanément dans un concert effroyable de klaxons. Pour qui n'a jamais visité l'Inde, la symphonie routière est difficile à imaginer. Il y a des femmes en sari qui travaillent à la confection de murs dans cette atmosphère bruyante et polluée. Il nous faut trouver le bon bus et nous sommes épuisés et hagards. A chaque fois qu'il y en a un qui surgit, il faut demander dans le bruit infernal à un indien si c'est celui qui convient. Enfin, après une dizaine d'essais infructueux survient le sésame vers la liberté. Il n'y a plus de place. Nous sommes serrés comme des sardines par terre avec nos sacs à nos pieds, mais nous pouvons profiter du paysage. Le voyage dure cinq heures.
Des haut-parleurs hurlent dans nos oreilles le discours
d'une sorte d'homme politique déchaîné. En fait,
il s'agit d'un film qui semble amuser beaucoup les passagers. Pendant
ce temps, heurté par les secousses de la route, mon esprit
maugrée de sombres pensées : pourquoi m'être embarqué
et avoir entraîné ma compagne dans cette galère
? L'Inde si pittoresque du premier voyage dévoilait un autre
visage. Il suffit de se reporter à la précédente
description pour s'en convaincre (2)
Enfin,
à la nuit tombée, après un bref arrêt pour
acheter de l'eau et à manger par des locaux enfants et adultes
qui se font un peu d'argent en vendant de la nourriture, nous arrivons
à destination. Dernier rickshaw pour aller directement près
de l'ashram dans le petit hôtel où je m'étais
rendu précédemment.
Heureusement il y a une chambre libre et nous pouvons nous installer. Au lit directement, je me demande vraiment ce que je suis venu faire et ce que j'ai imposé à mon amie qui est pour l'instant stoïque et résistante. Mais une bonne surprise m'attend. A la place des images ordinaires qui occupent mon mental, la cérémonie à Murugan a laissé une excellente empreinte, et des espèces de visions imaginatives se déploient en vagues en se résorbant, comme pour continuer l'offrande de la veille. Le voyage a donc une fonction : la transformation des contenus mentaux habituels en une substance plus malléable, qui permet d'imaginer sans trop d'effort des scènes intérieures d'offrandes en préservant une certaine continuité avec l'imaginal de veille. Le cerveau poursuit cette fréquence mentale naturellement tout au long de la nuit. L'épuisement physique paralyse momentanément l'irruption de l'inconscient rebelle. 2/ Montagne sacrée, trompe l'oeil et darshan authentique d'Om Amma 2.1/ A l'ombre de Ramana Le lendemain, première visite à l'ashram de Ramana avec par surcroît la découverte des singes, du magnifique paon qui se promène dans la cour, de la végétation tropicale
2.2/ Le mystère Om Amma Heureusement en Inde, si le système des divinités fait appel récurrent aux dons sonnants et trébuchants, il existe des gourous qui ouvrent généreusement leurs portes à tous sans rien demander en échange, offrent leur darshan et même le repas. Tel Om Amma, son fidèle lieutenant Swamiji et ses assitants. A 17h00, nous nous rendons en rickshaw dans le petit village de Periya Kottangal. J'adore le traverser. Il y a des petites huttes de chaume très simples, mais aussi de jolies maisons colorées peintes et décorées traditionnellement, avec toujours de superbes kollam tracés avec soin au petit matin par les femmes sur les perrons des portes (3). Nous sommes complètement hors du temps, avec des personnes qui travaillent
dans les champs en sari, dans un décor immobile, silencieux et envoûtant.
Nous sommes accueillis par Swamiji, toujours très digne, qui se souvient
de notre précédente visite. Il nous sert un thé sur le
perron de la porte en attendant l'heure du darshan éventuel.
Lorsqu' Om Amma donne son darshan, c'est à elle-même qu'elle le donne, en tant que le Soi se perçoit dans les autres êtres sous la forme d'une félicité continuelle qui existe indépendamment des phénomènes impermanents. Om Amma donne un contenu sensible et manifeste à la notion de " grande béatitude simultanée " et de félicité de la claire-lumière que nous trouvons exprimée dans le bouddhisme. Elle est totalement détachée mais en relation d'amour avec le monde. Je passe le rideau qui nous sépare d'elle. Dans la tradition indienne, la mise en scène a une fonction théurgique et théophanique. Elle est assise dans son fauteuil, dans une extase indicible, les yeux révulsés, et elle semble absorbée dans sa propre félicité. Son darshan prend un tour très sensuel (surtout si on le compare avec celui de Mère Meera beaucoup tranchant et austère, avec son regard qui transperce les replis et les recoins secrets de l'âme sans éléments sensuels et d'émotifs (5)) qui invite à voir dans les fonctions sensorielles un prolongement externe de la félicité du Soi. Om Amma est un vrai gourou tantrique féminin pour qui regarde un tout petit peu plus loin que les apparences. En même temps, elle change parfois d'expression et m'indique clairement qu'elle possède toute sa raison. Les manifestations spectaculaires n'ont pas affecté l'humour d'Om Amma qui adore jouer des tours aux dévots. Bien souvent, les Maîtres sont dotés d'un solide sens de l'humour, (qui n'a rien à voir avec la dérision et l'aspect grossier de la chose) mais les dévots en sont souvent dépourvus car ils se prennent très au sérieux. Comme tous les Maîtres authentiques, elle sait prendre plusieurs visages et se dissimuler derrière des apparitions magiques. Malheureusement, mon ressenti intuitif ne s'est pas concrétisé par une expérience vraiment nette de félicité et de vacuité, contrairement avec ma première rencontre avec elle. Nous ne sortants pas gagnants à tous coups, mais qui connaît l'effet réel d'un darshan ? Car il y a ce qui est perceptible, et ce qui est caché en raison de nos obstructions karmiques.
Comme tous les Maîtres authentiques, elle sait
prendre plusieurs visages et se dissimuler derrière des apparitions
magiques. Malheureusement, mon ressenti intuitif ne s'est pas concrétisé
par une expérience vraiment nette de félicité et
de vacuité, contrairement avec ma première rencontre avec
elle. Nous ne sortons pas gagnants à tous coups, mais qui connaît
l'effet réel d'un darshan ? Car il y a ce qui est perceptible,
et ce qui est caché en raison de nos obstructions karmiques. Sans doute manque-t-il encore beaucoup de pratique. Pour ma compagne pleine de bonne volonté, tout cela est une découverte non exempte d'une certaine perplexité. Après le darshan, nous mangeons en silence pour absorber les vagues de bénédiction la bonne nourriture préparée exprès. Pendant, ce temps, notre pauvre conducteur attend dans son taxi, car Swamiji lui a donné une heure de retour erronée. Mais il sera récompensé de ses efforts par un bon prix et par un appel systématique à ses services en reconnaissance de sa patience.
2.3/ Visite du temple sous l'il des dieux et des déesses Le lendemain, nous partons très tôt vers le temple de la ville.
C'est une architecture très imposante et majestueuse, qui ne passe pas
inaperçue. Cette fois je ne me laisse pas assaillir par les mendiantes,
mais par contre je ne suis toujours pas rassuré, et mon amie non plus.
Car j'ai toujours l'impression que les indiens nous prennent pour des bêtes
curieuses et j'ai la désagréable sensation d'être observé.
Mais peut-être suis-je tout simplement le jouet de ma paranoïa et
que personne ne fait vraiment attention à nous. Dans le temple à
l'extérieur, un énorme éléphant peint avec les symboles
hindous traditionnels et une vache sacrée sont honorés d'offrande.
Mais il ne faut pas trop s'approcher, sinon nous sommes bons pour donner une
pièce. A l'intérieur, les dizaines de divinités noircies
qui nous observent dans leur cellule sombre donnent un tour un peu oppressant
dans la pénombre et les odeurs fortes. Elles semblent surgir de la terre
glaise autant qu'émaner du ciel. Elles incarnent les forces telluriques
de l'âme indienne. Nous devons suivre au pas de course un chemin balisé,
faire toutes les offrandes pieuses nécessaires et avancer en procession
ordonnée. Un clochard est furieux et veut nous étrangler car nous
ne lui avons pas cédé. Enfin la sortie et un peu d'air frais.
Nous ne demandons pas notre reste et quittons avec soulagement l'enceinte sacrée.
Nous attendons notre chauffeur, mais je n'ai pas vu que nous stationnons dans
un nid à bactéries, dans une sorte de mini-décharge à
ciel ouvert. Nous recouvrons notre chambre où il fait plus de trente
degrés malgré le ventilateur et nous allons tenter de pratiquer
un peu. Un monceau de cadavres de bouteille jonche déjà la table,
car nous faisons une dépense astronomique en eau en raison de la chaleur.
A 17h00, nous tentons notre chance chez Radha Ma. La maison se situe dans un " quartier chic " de villas. Elle est bien gardée avec une inscription décourageante sur les murs. Radha n'est pas un gourou et donc le visiteur perd son temps. Nous devons sonner à un interphone. Une vois caverneuse répond, entrecoupée d'une sonnerie électronique. Finalement un drôle d'olibrius filandreux tout de blanc vêtu et portant une longue chaîne de Shiva s'approche de la grille. Nous ne sommes visiblement pas les bienvenus. De toute façon, Radha est à Madras et l'air narquois du disciple nous indique clairement que nous ne pourrons pas partager le trésor. J'en suis donc réduit à contempler la page de Sonagiri et les photos glanées sur Internet Retour vers la maison d'Om Amma, ce qui n'est pas pour nous déplaire. Nous aurons à nouveau de la chance et droit à un darshan. Cette fois, elle descend et se tient debout pendant que nous lançons des fleurs que nous n'avons pas oubliées cette fois (6). Chacun passe aux yeux de tous, dans une atmosphère dévotionnelle effervescente mais non pas dénuée d'un certain humour avec les facéties qu'Om Amma prodigue. Retour à la maison, satsang pour rendre compte des événements et au lit tôt car demain une épreuve nous attend aux aurores : la montée de la montagne sacrée.
2.4/ Ascension de la montagne et rencontre insolite Il est 6h00 du matin. Nous avons oublié de demander le permis pour avoir
le droit d'arpenter la montagne, mais nous montons quand même. Très vite, nous rencontrons notre futur guide, qui, pieds nus et toussotant, nous conduira sans entraves jusqu'au sommet. La montée est assez raide et escarpée. Nous ne sommes plus très entraînés et le dénivelé se fait sentir. Mais une surprise nous attend arrivés en haut. Nous entrevoyons les
silhouettes élancées d'hommes en uniforme. Que se passe-t-il au
sommet de la montagne sacrée ? Des rebelles ont-ils essayé d'investir
les lieux ? Nous gravissons les derniers mètres. Alors qu'en théorie
il faut garder le silence sous peine d'amende, une brigade policière
du Tamil Nadu très bruyante nous accueille et nous demande de poser pour
des photos. Moi qui craignait qu'on me demande le permis de circuler, je serre
énergiquement la main du chef de cette équipe de joyeux drilles.
Combien à nouveau de pensées angoissées inutiles
. Léna est même sommée de chanter et elle entonne un alleluia
de circonstance. Quelle rencontre oecuménique entre l'Orient et l'Occident
! Notre guide s'est retiré, offusqué qu'on trouble ainsi la sérénité
des lieux. Mais nous avions guère le choix.
Une nouvelle carrière s'ouvre à nous La descente dans un sentier escarpé fera trembler nos rotules. Après un arrêt dans la grotte ou Ramana a longtemps médité, nous retrouvons petit à petit la ville. Fourbus, nous allons nous reposer avant de pratiquer un peu. Le soir, nous manquons d'idées neuves et nous retournons chez Om Amma. Puisque nous avons déjà bénéficié de deux darshans, pourquoi pas un troisième ? Seulement cette fois la chance n'est pas au rendez-vous et nous nous conterons du thé, du paysage et du repas partagé, ce qui sera amplement suffisant. Entre-temps, nous avons malheureusement raté le rendez-vous avec notre conducteur qui devait nous emmener à une fête toute profane chez lui. Notre seul espoir d'établir un contact avec la population " normale " s'est éteint et il nous faudra trouver maintenant un autre homme.
Le lendemain, nous entreprenons le guirivalam qui est censé nous
délivrer d'une grande quantité de réincarnations
en facilitant la concentration sur le Suprême. Le grand tour de
16 kilomètres autour de la montagne est un must pour le touriste
spirituel Il faut dire que nous l'avions déjà fait en
taxi, comble de l'impiété. Mais nous réparons notre
faute, en partie seulement car la fin du trajet d'effectuera en rickshaw.
Normalement, le trajet s'effectue pieds nus, mais nous sommes très
vilains et dérogeons à la règle. Nous n'avons pris pas de photos, car nous craignions d'être fusillés sur place. Il ne faut pas confondre tourisme et pèlerinage et les sévères regards des saddhus sont là pour nous le rappeler . Nous croisons une foultitude de petits temples, et nous offrons notre obole dans l'un deux choisi un peu au hasard. Il y a de nombreux ashrams qui ponctuent le parcours. Par hasard, nous tombons sur l'ashram du " sadgourou " Agasthiar, qui offre de belles vues sur la montagne, et dont j'avais longuement examiné le site très prometteur avant de venir. Je demande au vigile qui tient la boutique si nous pouvons entrer et visiter. Nous aurons le droit à un tour de circumbulation autour d'une lampe, une explication sur les vibrations cosmiques de la montagne et le darshan qu'elle réalise spontanément juste en étant à cet endroit. Décidément, le darshan protéiforme peut se mettre à toutes les sauces et se manger tout cru. Je demande si nous pouvons avoir le privilège de rencontrer le Maître. C'est impossible, mais nous sommes invités à acheter une revue qui présente son " message ". Mais le message du siddha et ses multiples révélations sont déjà contenu dans le site . En fin d'après midi, nous nous rendons à nouveau à l'ashram de Ramana. Il y a beaucoup plus d'européens, qui affectent une tenue vestimentaire et une attitude caractéristiques. Beaucoup rêveraient visiblement d'être indiens, sans doute par dépit d'une civilisation croupissante. Mais sans doute ignorent-ils encore les bienfaits de l'union théoscopique
Je cède à mon inclinaison pour la lecture et découvre
la boutique, pendant que Léna admire le paon et observe le jeu des singes. Dimanche, ultime rendez-vous chez Om Amma pour le darshan officiel. La population locale est rassemblée, avec de nombreux enfants. Un joueur d'harmonium vient spécialement pour l'occasion entonner des bhajans pleins de mystère et lancinants. L'atmosphère est chaleureuse, gaie et très sympathique. Nous sommes ni trop ni trop peu, ce qu'il faut pour appeler la shakti et en profiter. Le darshan s'effectue en deux temps. D'abord Om Amma coiffée de son chignon ressemble aujourd'hui à Shiva et reçoit les gens devant la porte d'entrée. Puis, elle se retire à l'intérieur et ceux qui restent passent derrière le voile d'un mince rideau. Après notre tour, nous quittons la demeure et traversons à pied le petit village adjacent, pleins de merveilleuse impressions mais mourant de chaud sur la route. Nous allons pratiquer un peu dans l'après-midi et méditer à partir d'un livre prometteur acheté sur place : les conseils personnels de Gourou Rinpoché à la dakini Yeshe Tsogyal.
3.1/ Une ville et un ashram sortis de nulle part Départ à cinq heures du matin. Une longue route nous attend. Nous devons changer de bus à Bangalore après une première étape de cinq heures passée sans encombre, où nous avons eu tout le loisir d'admirer le paysage. Les silhouettes des femmes en sari s'harmonisent naturellement avec les tons de la campagne parsemée de palmiers et de cocotiers. L'esprit peut vagabonder à loisir et s'imaginer prolonger ce trajet jusqu'à la chaîne himalayenne en inventant la traversée de lieux imaginaires. Des collines apparaissent et des montagnes s'esquissent. Mais il nous faut trouver à notre étape la station réelle d'où partent les bus - ce qui n'est pas une mince affaire - mais cette fois ci nous sommes bien conseillés. Seconde partie de quatre heures sur une piste très cabossée où il faut pratiquer des rétentions si on ne veut pas se rompre les os lorsqu'on rebondit fortement sur notre siège à cause des dos d'âne. Le paysage change subitement et devient une sorte de désert américain, avec des rochers étranges, une terre ocre et de grandes plaines à perte de vue, des arbres épars. Nous sentons que nous passons dans un autre univers, fait de grandes dimensions, un peu lunaire.
A peine débarqués du bus, un indien
fonce droit sur nous, s'empare de nos sacs et propose de nous emmener
avec lui à l'ashram sur une sorte de tricycle à trois
roues. Nous essayons de nous opposer à son intention, mais nous
sommes pris par surprise et il nous emmène de force à
l'intérieur de l'ashram au bureau d'enregistrement pour y résider
(8). (Mais nous en ressortirons bien vite, car nous
avons décidé loger à l'extérieur pour rester
ensemble ; dans l'ashram hommes et femmes sont séparés.)
Nous entrons donc dans l'enceinte sacrée à bord de cet
étrange équipage. Cela fait une drôle d'impression
d'être tiré par un homme qui court pied nus sur une pente
abrupte. Nos sacs sont fouillés et nous découvrons l'existence
d'un impressionnant dispositif de sécurité. Des hommes
en arme sont même postés sur le toit et veillent à
la bonne marche des opérations. Il faut dire que l'ashram
est une véritable ville dans la ville, avec ses propres codes
- vestimentaires en particulier - des dizaines de maison et d'immeubles,
des magasins, une librairie, etc... A l'extérieur de l'ashram,
les institutions de Saï Baba dessinent des formes étranges.
Devant l'ashram, les marchands du temple font commerce de toutes sortes
de photos et d'effigies de Saï Baba, ainsi que de toute la quincaillerie
traditionnelle du bon dévot qui se respecte.
Une foule bigarrée très orientale déambule en permanence
dans les allées, sous l'il scrutateur des sevaistes qui veillent.
Ma première impression n'a pas été excellente ; je me
croyais dans une sorte de camp militaire avec un véritable décor
de cinéma, une sorte de Disney-spiritual. Pour entrer dans la salle
du darshan, nous sommes fouillés et nous devons déposer dans le
" clock room " tout ce qui est électronique, les stylos, etc
Les normes sont draconiennes. L'intérieur de la salle immense (elle doit
contenir plus de 15000 personnes) est un véritable décor très
bien conçu, avec une scène gigantesque au milieu. Le plafond est
constitué de milliers de niches, avec des dorures en forme de chakra
du coeur. Sur la scène très large et étirée, des
éléphants décorent les bas-reliefs. C'est difficile à
décrire. Il faut s'y rendre pour le croire. Derrière se trouve
le Saint des saints : le " Mandir " avec d'énormes statues
des incarnations de Baba et un très grand chariot de Krishna. (Nous pouvons
y pénétrer brièvement à l'issue du darshan du matin)
Lors des darshans, (matin et soir) ce hall se remplit de pas moins de 10000
personnes, (je pense même que ça va jusqu'à 15000 en cas
de grande affluence) pour avoir la chance d'apercevoir Saï Baba lorsqu'il
dispense son darshan. Tout autour et sur les balcons des maisons, la population
de l'ashram afflue et se condense pour recevoir les bénédictions.
Après m'être délesté des objets interdits, je finis
par entrer tout excité. Les bhajans endiablés qui hurlent à
travers la sono touchent à leur fin et vu mon heure d'arrivée,
je suis très loin, à 30 ou 40 mètres de la scène.
3.2/ L'heure du darshan a sonné Mais soudain mon il perçoit l'essentiel : " Il " est là, assis sur son fauteuil roulant, et il nous observe en silence. Malgré la distance, je sens que quelque chose traverse le cur et se met à l'unisson. Le regard de Baba se promène calmement et impassiblement sur la foule, pendant que les chants continuent. L'ambiance est saturée de shakti et propre à toutes les dévotions. Mais ce qui me marque le plus profondément, lorsqu'il regagne sa voiture qui vient directement le chercher sur la scène, c'est que cet homme tout-puissant, qui possède tout un royaume par la seule force de son esprit et de son dévouement pour le bonheur des êtres, (même les militaires en uniforme le vénèrent) cet homme montre en même temps une faiblesse et une humilité exemplaires. La force vient du don et de l'amour, et non de la domination, comme un certain Jésus Christ l'a enseigné aux hommes en son temps. L'Avatar tout-puissant qui possède les seize marques de l'omnipotence, de l'omniprésence et de l' omniscience est un vieillard de 84 ans qui se déplace en fauteuil roulant et dépend apparemment physiquement des autres. De quoi faire la risée des sceptiques, comme ceux qui raillaient autrefois un Dieu mort misérablement sur une croix, et faire réfléchir les autres. Pour autant, Saï-Baba est-il Dieu, comme il le prétend lui-même et aussi invraisemblable que cela puisse paraître ? Chacun doit répondre en son for intérieur. Mais il est certain que nous sommes en face d'un être bienveillant aux pouvoirs extraordinaires, capable d'une simple regard de faire lever des obstacles paraissant insurmontables et de donner une énergie léonine aux plus faibles et aux plus démunis d'entre nous.
Je ne suis pas arrivé à cette conclusion immédiatement. Après le premier darshan, l'allure de camp retranché, la foule qui se presse et l'atmosphère un peu oppressante qui en découle m'avaient déterminé à ne rester qu'une seule journée, alors qu'initialement nous pensions rester plusieurs jours. C'était sans compter la nuit. Le darshan avait produit un effet tangible et vérifiable. Il s'est poursuivi durant la nuit pendant assez longtemps, où Saï Baba s'est introduit à plusieurs reprises dans le rêve sous forme de visions très nettes et professait aussi quelques observations. Il observait exactement de la même façon que pendant le darshan, avec un regard impénétrable mais qui voit tout, de quoi donner un contenu à la notion galvaudée de " témoin " neutre et omniscient. Ce darshan est spécial, il est dénué de toute émotivité mais très efficace, alors que nous avons l'impression trompeuse qu'il ne fait strictement rien. L'action immobile est une réalité pour Saï Baba. Dans la réalité, sur son fauteuil, il scrute et sonde les âmes de ceux qui sont pourtant très éloignés physiquement de lui. Il semble pouvoir s'introduire avec facilité dans n'importe quel esprit qui lui ouvre ses cadenas. Dans ce rôle de Maître de darshan, Saï Baba n'agit pas directement mais se contente de tout transformer par sa Vue pénétrante. Pratiquement, tous les rêves de la nuit ont été complètement dynamisés, entrecoupés de moment de lucidité. Au petit matin, j'en ai conclu que son darshan était très fiable et qu'il fallait rester au moins quelques jours à pratiquer. La suite n'a pas démenti cette intuition. La clarté augmente notablement par sa simple proximité, de telle sorte que j'en arrive à sentir qu'une clarté suffisante permettrait de dissoudre une part notable de crasse karmique. Les problèmes ne viennent pas tant du karma accumulé que de la faiblesse de notre énergie et de notre clarté. Nos rêves sont tous pâles et ternes, mêmes ceux qui semblent plein d'énergie. (comme les cauchemars). Si nous réussissons à mettre une lampe suffisamment forte à l'intérieur, leur contenu doit pouvoir se dissoudre facilement. Une grande enquête théoscopique s'est formée dans mon esprit, et j'espère que cette promesse se concrétisera d'ici peu par un texte. Léna a fait aussi des rêves intéressants et semble réussir à installer une véritable pratique régulière et stable. Elle acquiert ainsi confiance et autonomie. Notre emploi du temps se répartit en temps de pratique entre les deux darshans du matin et du soir. Baba fait un tour de piste avec son fauteuil, lit quelques lettres, se retire dans le Mandir où il a un entretien direct avec quelques dévots mûrement choisis, puis se met au centre de la scène où il balaie l'assemblée de son regard impénétrable. Enfin, sa voiture arrive directement sur scène et il repart tandis que son hymne retentit et le prasad distribué par une escouade de bénévoles. L'ensemble est parfaitement rôdé et suit cet ordre immuable, avec chaque jour des petites nuances significatives. Nous allons dans de petits restaurants indiens le soir et nous jeûnons pratiquement le midi, car nous avons parfois du mal à digérer la nourriture un peu grasse et épicée, même si elle est bien préparée. Nous profitons aussi des petits spectacles qui ont lieu parfois après l'interminable récitation de l'après-midi. Mais rassurez-vous, nous ne sommes pas devenus babaïstes. La vie d'ashramite n'est pas du tout faite pour nous, et ce n'est pas une question de confort. J'ai d'ailleurs une vue peu orthodoxe qui choquerait la plupart des fidèles, mais que je tiens quand même à vous faire partager.
3.3/ Réflexions impertinentes sur le sens de la vie en ashram Même si la vie de l'ashram semble ravir la plupart des gens qui y résident, elle m'apparaît bel et bien comme une sorte d'enfer avec très peu de libertés effectives. Il faut toutefois convenir qu'elle est presque gratuite pour les visiteurs, et qu'aucun argent n'est demandé. Les repas préparés par les bénévoles coûtent un prix dérisoire, même pour les indiens. Des familles entières sont regroupées dans des quartiers par pays d'origine. Mais entre l'amour théorique professé entre les êtres et sa pratique concrète, (par exemple des hordes de femme écrasent tout sur leur passage pour trouver une place devant et pour sortir, les gens se lèvent et bloquent la vue lorsque Baba arrive, tous les faits et gestes du quidam sont surveillés, on nous regarde d'un air bizarre quand on dit qu'on préfère loger et manger dehors, etc ) il y a comme un gouffre. Chaque communauté reste groupée entre elle, et il est très difficile de discuter avec qui que ce soit. D'ailleurs ce n'est pas vivement conseillé, surtout entre hommes et femmes. Enormément de choses sont codées et la marge de manuvre individuelle dans cet univers est très faible, d'autant plus que la prégnance de l'aura du Maître est presque indéfectible. Alors quelle est la différence entre un empire totalitaire qui prétend régir la vie des gens de fond en comble et un empire fédérateur des volontés individuelles qui respecte en fin de compte la liberté des êtres ? Je crois que nous ne pouvons pas éviter une telle question, sous peine de tomber dans un angélisme de mauvais aloi, qui peut conduire aux pires errements et justifier toutes les folies. Ces personnes n'ont-elles pas succombé en masse à une emprise sur laquelle elles n'ont plus de contrôle, à une hystérie collective fondée sur une puissante mystification ? Dans l'histoire, de tels faits se sont déjà produits et nous avons pu voir des populations entières tomber sous la coupe et la fascination de dictateurs sanguinaires et sans scrupules, même alités et décrépis. Par ailleurs, Saï Baba promet à ses fidèles (ceux qui font du seva) qu'ils seront libérés du samsara, et leurs familles par surcroît. Dans la librairie, outre les vingt volumes de discours de Baba, la plupart des livres sont du même tonneau et relatent toujours la même aventure merveilleuse (9) : Baba et Moi X, ou Comment j'ai trouvé la vérité. Sous-entendu que celui qui écrit l'ouvrage est très chanceux, plus ou moins assuré de son salut et les autres encore dans l'illusion ; Nous retrouvons toujours la même vieille ficelle religieuse. Se rassurer en laissant aller son orgueil et en pensant que nous sommes dans le meilleur groupe. Jouant sur ce voile, il est facile pour le Maître de promettre des chimères et de faire prendre des vessies pour des lanternes pour faire travailler les autres pour le bien commun. Cette astuce fait partie de sa lila, mais personne ne semble vouloir s'en aviser. Si nous sommes sûrs d'être sauvés Personnellement, là où la plupart des gens voient un paradis, je perçois un enfer qui n'est que le reflet tangible et extérieur de notre ego caché. L'ashram visible révèle la dimension collective inconsciente de notre esprit, à la fois loisir attrayant et surveillance oppressive. Dans un camp à moitié militaire qui ressemble à un Disney-land de pacotille avec des slogans sur l'amour divin martelés un peu partout, je ne vois pas de trace extérieure de liberté s'exprimant spontanément. Servir pour tous, la devise que le travail social est le chemin de la liberté sont des formules qui étaient aussi affichées dans d'autres endroits tristement célèbres. Mais il est vrai que cela n'enlève en rien leur validité, car les meilleures intentions peuvent être détournées. Tout ce dispositif a un but et une fonction. Pour la plupart d'entre nous aujourd'hui, notre esprit ressemble justement à cela. Une dictature à la fois individualiste et collectiviste dont nous sommes les propres victimes, que nous exerçons sur nous-mêmes et sur les autres et que nous faisons passer pour le règne de la liberté. Mais paradoxalement, dans cet univers indifférent et oppressif, tout tourné vers une personne unique, le chemin de la liberté est tracé. Baba nous laisse complètement libre à l'intérieur de nous-mêmes. S'il paraît s'imposer dans un premier temps pour nous faire part de son existence, il s'est aussi s'effacer et laisser la place aux autres. Alors que je regrettais un peu de ne pas rencontrer le lopön cet été, j'ai pu obtenir une transmission en rêve la nuit dernière de l'état naturel dans d'étranges circonstances propices à l'affaiblissement de traces karmiques particulièrement tenaces. En méditant, Amma commence à venir fréquemment, alors qu'elle se faisait plus discrète ces derniers temps. J'ai senti aussi que j'étais vraiment libre de rester ou de partir. En conclusion, je pense que l'univers émané dans l'ashram est volontairement pas tout rose pour les êtres comme moi au karma impur, mais qu'en son sein réside une énergie bienveillante qui permet par réflexion de sortir du labyrinthe et d'entrevoir un chemin pour dissoudre la prison mentale de l'intérieur. C'est la différence entre l'empire extra-ordinaire de Saï Baba, - véritable magicien au cur de l'Inde - et un empire totalitaire et sectaire de bas étage.
Si nous ne percevons que de belles formes, nous n'avons aucune raison de rechercher la source de toutes les formes. L'ashram reflète la vie samsarique ordinaire et pas celle des bouddhas, avec plus d'intensité encore, afin de s'en détourner pour de bon et nous faire prendre conscience qu'il n'y a aucun refuge dans les formes. Ce n'est pas le miroir des cieux pour les êtres englués dans leur filet karmique. Mais dans le mandala du Maître les apparences sont dotées d'une énergie spéciale et nous aident à nous tourner vers notre véritable visage, dans l'autre elles se font passer pour la réalité. Seule la discrimination qui part du cur permet de voir véritablement clair, sans se laisser abuser par des formes séductrices ou apeurer par nos propres projections. La grâce du Maître peut prendre les contours et les atours les plus imprévus.
Ete indien 2009 (deuxième partie)
6/ Un ashram à taille humaine: le paradis pour les enfants et les méditants émané par Swami Premanada
Rétrospectivement, au moment où ces lignes sont écrites dans l'ashram d'Amma, l'environnement de la semaine précédente était encore plus idyllique que l'impression du moment. Au moment où nous avions laissé notre récit en friche, nous nous apprêtions à quitter Puthaparti, repus du darshan-laser du Maître des maîtres. La nuit précédent le départ avait été fort d'un rêve significatif, dans lequel une femme noire âgée faisait une élégante révérence et se disait émissaire du roi Jean et porteuse d'un message important...Je n'ai pu en déchiffrer le sens, mais peut-être faisait-elle allusion non pas au royaume mythique du prêtre-Jean, mais de la terre secrète de Swami Premananda près du village de Fathima Nagar, dont le roi attend sagement le moment où il regagnera son trône. En effet, Premanada croupit encore en prison, mais il oeuvre activement et dirige de là son ashram avec maestria. Son siège de darshan est vide, mais sa présence subtile émanée est bien réelle et sensible.
Nous avons fait une halte à Trichy après une journée marathon de plus de 15 heures de bus dans laquelle nous avons pu contempler de belles montagnes et de grandes étendues cultivées.
A la fin du trajet, un jeune indien sympathique m'a tenu la jambe pendant plus d'une heure et a rompu le silence glacé de la plupart des autres voyageurs. Il voulait tout savoir sur les films, acteurs, personnalités que j'avais en prédilection, et il était très étonné de mon ignorance générale dans ce domaine et plus particulièrement en culture indienne. A part les maîtres, je suis bien incapable de citer des hommes politiques ou des vedettes... En tous cas, je le faisais beaucoup rire car je ne comprenais pas grand chose à son débit ultra-rapide et répondais involontairement par des mimiques à ses questions, si bien qu'il conclut que je devrais jouer dans la prochaine version de "The mask"... Lessivés, nous nous arrêtons dans un hôtel, avant de finir le trajet le lendemain. Nous faisons un petit détour par un des deux temples de la ville consacré à Vishnou (l'autre, Rock fort temple, est consacré à Shiva, détient un lingam de l'eau et surplombe la ville). Nous apprenons que c'est le premier en Inde par la taille.
En effet, il est majestueux mais aussi tout plein de vie populaire ; de nombreuses échoppes sont installées à son entrée. Nous devons à nouveau nous accomoder du "système" indien. Pour avoir le droit de visiter les parties réservées aux étrangers, il faut nous pourvoir d'un guide missionné par le gouvernement, afin d'échapper aux demandes d'offrandes des brahmames, qui peuvent atteindre -paraît-il- d'astronomiques proportions. Mais cette obole est finalement fort couteuse elle aussi : entre les brahmames et le gouvernement, nous sommes pris en tenaille. Le guide-étudiant parle français et donne quelques repères culturels, mais a une compréhension bien laïque de l'environnement et réussit le tour de force de nous couper énergétiquement des divinités. La sécurité a un prix; elle enlève l'énergie et la liberté. Krishna est réduit à un play-boy antique qui a réussi et nous devons sourire en coin de ses exploits...
L'après-midi, nous prenons un rickshaw et fonçons vers l'ashram. Nous n'avons pas réservé mais sommes bien accueillis. Comme prévu, à part les enfants de l'orphelinat, le lieu est à moitié désert mais ce n'est par pour nous déplaire: nous allons pouvoir nous consacrer à la pratique dans un lieu tranquille et stimulant. La nature est belle; nous entendons les cris de centaine d'oiseaux et nous pouvons observer toutes sortes d'animaux à la démarche étrange (mais aussi les grenouilles qui se sont invitées dans la chambre de Léna). Je n'ai qu'à sortir ma chaise et m'assoir paisiblement pour la pratique du ciel.
Nous logeons seuls ou à deux dans des petites chambres individuelles juxtaposées le long des grandes allées et qui communiquent par un toit commun. Avec nos sympathiques voisins, nous formons une petite société européenne. Il y a une colonie de belges qui a investi les lieux. Une famille loge dans une maison. Kumaran s'est installé à l'ashram pour y vivre et attend impatiemment la fin de la construction de sa maison sur le terrain qui jouxte la partie principale. (Premanada essaye de donner une grande extension spatiale en rachetant les terrains aux alentours, afin de préserver le cadre). Arti est arrivée depuis deux demaines et travaille comme bénévole. Iline et son ami sont installés pour cinq mois de seva et Harry débarque tout droit de chez Amma pour un séjour ponctuel. Le soir, sous l'impulsion de Kumaran qui possède un trésor de plusieurs lingams, nous faisons des pujas qui permettent de recevoir indirectement les bénédictions de Premananda. L'atmosphère est simple, chaleureuse et enjouée, à l'image de l'ashram dans son ensemble. Comme nous ne disposons pas de cloches rituelles, nous utilisons des fourchettes et des petites cuillères. Mais comme remerciement, le maître de cérémonie a été pourvu d'un instrument tibétain qui sonne très bien.
L'âme de l'ashram, ce sont les enfants pour lesquels il est conçu. Ils ont approximativement de six à quize ans et paraissent heureux et épanouis dans ce cadre. Nous ne voyons jamais personne s'énerver, crier, rire bêtement, se déplacer de façon précipitée et brouillonne. Les enfants ont déjà une certaine maîtrise d'eux-mêmes, acquise grâce à une éducation remarquable et au dévouement de leurs enseignantes. (Nous n'avons vu oeuvrer que des femmes en plus du contremaître qui régit les lieux) Le soir, ils pratiquent eux-même l'abishekam dès l'âge de six ans (lavement rituel des statues des divinités) en assistant leur maîtresse, et tiennent parfaitement leur place. Leurs gestes sont précis et efficaces dans cette sorte de chorégraphie.(1) Nous sentons qu'ils aiment cette tâche et s'y consacrent de tout leur coeur, ce qui rend le moment particulièrement béni lors de l'arati. Par la répétition et l'imprégnation, ils apprennent les bhajans. Une jeune chanteuse inspirée remarquable mène le groupe avec assurance; des beaux accents dévotionnels émergent ci et là et laissent dans l'esprit une empeinte inoubliable.Nous sentons que nous assistons et participons à quelque chose de vraiment authentique, sans rien de frelaté. Certes, les chants ne sont pas toujours dans un unisson parfait (mais c'est ce qui fait leur charme), et les départs décalés nous feraient presque penser à une fugue de Bach. Mais le placement de poitrine et nasillard, avec des spécificités d'intonation dues à la langue, l'élocution et l'intonation spécifique du Gayatri mantra modifient avec bonheur nos habitudes d'écoute. Les enfants jouissent de liberté et d'autonomie, mais doivent suivre des règles de comportement et de circulation précises, afin de rendre la vie en commun la plus agréable et la plus bénéfique. Quand ils veulent nous saluer lorsque nous les croisons dans les longues allées - ce qu'ils font le plus souvent avec un malin plaisir - ils entonnent avec conviction et enthousiasme la formule consacrée: jai prema shanti ! Mais nous faisons attention de ne pas nous engager dans trop de familiarités, afin de ne pas envahir leur lieu de vie, de respecter leur intimité et de ne pas heurter de front la gêne de certains d'entre eux.
Les journées s'écoulent paisiblement, selon un emploi du temps régulier et bien défini. Lever à cinq heures du matin pour l'abishekam du matin consacré à Ganesh. Les enfants sont déjà à l'oeuvre. Dans l'ashram, pas de temps pour la paresse ni de pitié pour les lève-tard !A six heures trente, il fait déjà jour mais pas encore trop chaud. Il faut donc profiter de la matinée pour pratiquer, car à partir de midi, ça devient de plus en plus dur. La température monte jusqu'à 35 à 40 degrés et commence à retomber vers cinq heures. Repas à une heure dans le dharamsala; survie entre deux heures et quatre heure et lecture de livres empruntés dans la petite bibliothèque; pratiques du ciel de quatre à six heures trente; abishekam du soir; repas et méditation à nouveau; nuit. Nous avons entrecoupé cet emploi du temps par une visite au temple de Thanjavur, situé à deux heures de bus de Trichy. Malheureusement, nous sommes arrivés en plein cagnard à l'heure de midi, de telle sorte qu'il nous a été impossible de contempler à loisir les statues et d'y découvrir les 108 poses du Bharata natyam, car le sol était tellement brûlant qu'il était impossible de mettre un pied devant l'autre. Cela donnait un aspect un peu risible aux gens qui avançaient en canard pour ne pas se carboniser les pieds.
La maîtrise de l'élément feu n'est pas imminente... Nous avons trouvé une petite allée à l'ombre pour nous abriter et Lena a pu faire quelques clichés. Nous ne revenons donc pas tout à fait bredouilles. L'excursion n'aura pas été complétement vaine, mais le karma qui pousse à visiter les temples s'est bien estompé depuis cet épisode, et la visite de Meenakshi à Madurai sera reportée à une autre fois. Nous apprenons à notre retour que Premanada a bientôt une permission, mais elle tombe juste au moment où nous devons rentrer en avion. Nous essayerons bien de modifier notre billet le lendemain en nous rendant dans une petite agence d'Air india, mais en vain car tous les vols sont complets pour le moment. Nous ne ramènerons pas de lingam cette année. Le jour du départ approche et il nous prend une idée saugrenue. Pourquoi ne pas acheter un morceau de terrain sur l'ashram et y faire construire une maison avec nos amis ? Je prends renrez-vous avec Sambavhi, une des grandes jeunes femmes qui travaille dans l'ashram depuis longtemps et en connaît les rouages et les arcanes. Il reste encore des terrains libres et j'ai repéré deux belles parcelles, mais j'ai l'intuition qu'il faut se dépécher, car la rumeur court que Premananda pourrait hâter son départ de prison, surtout depuis que d'autres Avatars ont envoyé des émissaires pour l'enjoindre de sortir rapidement... Mais les desseins de la Providence sont impénétrables et Dieu seul sait ce qu'il adviendra. Pour l'heure, l'heure du départ approche. Dans cet ultime après-midi, je joue au reporter animalier en traquant les paons dans la vaste étendue devant notre chambre. Après nous être délestés d'un petit don, nous rencontrons Gaspard, un Africain qui parle français et s'occupe de la sécurité, encore déstabilisé par l'absence de son Maître à ses côtés. Mais l'enfer de la prison équilibre peut-être le paradis du lieu, dans une équation dont les termes nous échappent.(2) Gaspard nous ouvre la grille et nous prenons le premier bus qui déverse les écoliers, et la longue suite de bus démarre (15 heures à nouveau) jusqu'à notre prochaine destination.
7/ Approche du quartier général de la Mère divine: un parfum de liberté 2.1/ Arrivée et mise en place Le passage dans cette terre pure a vraisemblablement besoin d'être purifié dans la vacuité, afin de ne pas laisser l'attachement se greffer insidieusement. Dans le bus, nous voyons un film très amusant qui évoque de façon un peu simpliste et populaire la dévotion à Muruga. Nous pouvons résumer simplement le principe. Si nous plaisons à la divinité, elle est contente et tout va bien pour nous, sinon tout va mal et les malheurs nous accablent. Mais finalement, est-ce que c'est plus bête que bien des conceptions intellectuelles fausses ? Le soir, nous logeons dans une petite chambre particulièrement sinistre, sous une lune gibbeuse, le long d'une route où les gens roulent comme des fous. Léna manque de se fair écraser et la traversée nocturne pour glaner un peu de nourriture s'avère particulièrement périlleuse.Visiblement, l'émanation d'Amma n'émeut pas les automobilistes pressés. Le lendemain, nous prenons un petit rickshaw et découvrons que nous sommes dans une toute autre région, très luxuriante, avec de véritables villas qui contrastent avec les huttes de paille traditionnelles. Les palmiers sont innombrables et l'atmosphère presque tropicale. Rien de comparable avec l'austérité du Tamil Nadu. La présence de la mer nous rend moites, et nous trouvons qu'il fait presque frais.
Nous arrivons à l'ashram juste à temps pour la méditation en présence d'Amma, suivie du prasad et du darshan pour les nouveaux arrivants. La première impression est très bonne, avec ce changement de décor inattendu. Après nous être acquittés des formalités d'usage et l'attribution de notre chambre dans un grand immeuble à côté du temple, nous fonçons vers ce dernier. La méditation a commencé; Amma semble absorbée dans le Nirguna brahman; une sensation d'espace infini émane d'elle, qui contraste avec les corps serrés les uns contre les autres. Par mégarde, dans l'empresssement, je me suis rangé du côté des femmes et je dois discrètement retrouver celui des hommes, mais je suis content d'avoir une palce pas trop loin. Suit un satsang, avec des questions de dévots: peut-on installer librement des pots de fleur devant sa chambre et quelle sadhana devons-nous effectuer au moment de notre mort ? Amma répond calmement et très simplement. A l'article de la mort, il est un peu tard pour entreprendre quelque chose. Puis, la distribution des repas s'amorce par Amma en personne, et enfin la file du darshan se forme. Le même jeu éternel et divin se pousuit et nous entamons notre niéme darshan. Amma est rapide et concise, car elle a sans doute beaucoup de travail dont ses innombrables oeuvres à gérer simultanément.Ce darshan résonne comme un bonjour et un prélude à quelque chose de plus substantiel. Nous allons nous promener brièvement sur la plage, qu'une digue de gros cailloux protège de vagues intempestives. A notre retour, nous croisons un français et nous entamons une petite discussion.
2.2/ Exclusivisme et fanatisme spirituels Très vite, il a du télépathiquement sentir quelque chose d'inquiétant pour lui, car la conversation prend un drôle de tour. Nous lui indiquons naïvement le parcours que nous avons effectué. Mais nous avons commis sans le savoir une faute impardonnable. En effet, comme nous avons pris le mantra d'Amma, nous sommes pieds et poings liés à elle sans le savoir, comme le stipule la coutume indienne. Selon notre interlocuter, recevoir le darshan d'autres maîtres équivaut à trahir le sien. Nous croyons surtout avoir activé un puissant voile chez notre compatriote qui se mortifie tout en rêvant secrètement de se défaire des contraintes et des restrictions sévères qu'il s'inflige, mais nous allons essayer de ne pas le provoquer davantage en révélant notre projet théoscopique et ses multiples facettes. Je ne veux pas être accusé d'avoir provoqué une crise cardiaque chez un dévot ! De toute façon, il est très satisfait et heureux, car il voit intérieurement et sent Amma partout. Je ne veux pas essayer de le détromper, mais il sent de mon côté une résistance à son sytème et la conversation se clôt. Je crois qu'elle ne reprendra pas de sitôt. En tous cas, il est vrai que notre ami a mis le doigt sur un point crucial : je ne suis à l'heure actuelle plus si sûr de savoir quel est mon Maître personnel. Mais je préfère assumer cette incertitude qu'imaginer une relation fictive sur la base de min imagination. Autrefois, le don du Maître au disciple s'obtenait après de terribles épreuves et difficultés. Aujourd'hui, est-il vraiment octroyé simplement par la décision de prendre un mantra, ou y-a-il une série d'épreuves intérieures (sans se prendre pour Milarepa ni qui que ce soit ) à assumer avant d'avoir le droit de déclarer que ce Maître est bien le nôtre ? Ou en ces temps de Kali-yuga, le sankalpa de l'Avatar suffit-il vraiment pour nous dispenser de pénibles austérités ? Le soir venu, pendant les bhajans effectué par les dévots sans la présence d'Amma, je suis un peu déboussolé et je décide d'assumer cette confusion plutôt que de me rassurer par un discours intérieur lénifiant. Après tout, mieux vaut un doute relatif qu'une erreur bien ancrée. Au début de la nuit, je suis un peu agacé par la vie collective. Comme nous logeons dans un grand immeuble, (3) il est difficile de se sentir indépendant, ce qui peut constituer un sérieux obstacle à la pratique. En regardant par les fenêtres, nous avons l'impression d'habiter les uns chez les autres, sans véritable frontière spatiale. Certains font leurs lessives sur les toits; d'autres méditent ou discutent joyeusement; les enfants jouent, une symphonie de Beethoven retentit dans la chambre d'à côté...Je sens le voile oppressif remonter à la surface; je me sens prisonnier entre les barreaux de quatre murs ou de quelque muraille invisible.Un sentiment de révolte point, mais j'essaye de rester impertubable. Suis-je sans le vouloir détenu dans les geôles de la Mère divine ?
2.3/ Le darshan de la spontanéité et de la vie En réalité, ce cachot en carton-pate est bien doux et fait pour les âmes sensibles. Nous pratiquons un peu dans la matinée, avant d'aller prendre nos tickets de darshan pour l'après-midi. Avant de passer, nous effectuons nos deux heures de seva quotidiens, affectés à une noble tâche : nettoyage du temple. Il s'agit d'un travail assez physique, épousseter la poussière et les toiles d'arraignée à l'aide d'un étrange balai recourbé qui oblige à des contorsions yoguiques, ainsi que plus classiquement de balayer et laver par terre. Notre jeune superviseuse dynamique est contente de nous. Nous allons nous préparer pour recevoir le darshan. L'ambiance ressemble à celle du tour en Europe, mais est beaucoup plus détendue, car il y a beaucoup moins de monde. Nous avançons patiemment dans la queue en attendant que notre tour vienne. Enfin, nous défilons sur l'estrade. Tout se passe le plus simplement et le plus naturellement du monde. Nous nous asseyons autour d'Amma et pouvons rester jusqu'à la fin et assister à la Pada puja. La scène m'inspire quelques réflexions. Le darshan d'Amma manifeste vraiment la vie en action sous toutes ses formes, dans une spontanéité naturelle et surnaturelle en même temps. Alors que Saï Baba incarne à mes yeux davantage la Conscience immuable qui voit tout sans bouger, Amma est le principe même de la vie rendu sensible. Si nous l'observons bien, ce que nous avons eu l'occasion de faire à de multiples reprises pendant les temps de darshan, jamais aucune trace de fatigue ou de lassitude n'apparait, même après des heures et des heures interminables. Amma manifeste des centaines d'expressions très différentes, suivant les moments de le journée et les aspects qu'elle veut montrer d'elle. Mais il faut regarder un peu attentivement et finement pour s'en rendre compte et apprécier la richesse et la variété de ces expressions multiformes. La joie naturelle s'écoule dans un flot ininterrompu et intarrissable, mais toujours mesuré et adapté aux circonstances. Les distinctions du jour et de la nuit n'ont réellement plus court dans cet éternel présent. Le darshan est fini, mais la fraîcheur printannière est toujours présente, inaltérable. Là où tous les concepts se sont effacés, les apparences dynamiques surgissent spontanément et disparaissent sans laisser de trace, pour laisser place à un continuel jaillissement de nouveauté. Mais le torrent ne déborde jamais. Amma contrôle automatiquement toutes les expressions de son mandala, et donne un modèle d'équilibre, de grâce et de perfection dans l'action et le mouvement. Mais je vais stopper le dithyrambe, qui a déjà été fait à de multiples reprises et n'apportera rien de plus. Il faut aller voir pour y croire, tant qu'il est encore temps.
Le lendemain, nouveau darshan en perspective en fin de journée. Cette fois nous lavons des vitres. Mais l'objectif de la journée consiste à ramener des petits cadeaux pour nos amis et des poupées d'Amma pour nous, susceptibles de prolonger le darshan à Paris. Qu'est-ce que nous ne sommes pas prêts à faire pour retrouver notre âme d'enfant et jouer avec Dieu, plutôt que de le vénérer avec respect mais comme un étranger qui nous indiffère en fin de compte ? Amma elle-même s'amuse beaucoup et rit sans cesse des travers de chacun, sans aucun cynisme. Lors d'un satsang, elle railla gentiment "Balou" et les premiers corsaires pour les désirs mondains qui leur restaient aux débuts de l'ashram. Il nous faut apprendre à rejouer aux legos avec Dieu tels que nous savions le faire spontanément quand nous étions enfants, sans notre ego envahissant et sans nous identifier avec notre imagination. Alors nous aurons peut-être une chance d'établir un contact avec les aspects spontanés et divins de notre nature fondamentale qui ne réifie pas les phénomènes et notre pensée, sans régression mentale. Je choisis une poupée en bhava de Shiva et Léna en prend une qui manifeste le Devi bhava. Tiendront-elles leurs promesses ? En tous cas, cet ultime darshan concluera avantageusement cette série indienne. Amma commence à chuchoter ses mantras dans l'oreille, puis me relève soudain par surprise la tête en riant d'un rire étrange - à la fois enfantin et détaché - et qui laisse une merveilleuse impression sur le mental.Cette fois ci, je ne laisse pas tomber le petit paquet de vibhuti que je range avec précautions.Il est l'heure d'aller se coucher pour être en forme pour notre dernier travail.
Dernier seva, le matin cette fois. Nous avons l'honneur de nettoyer l'entrée de la maison d'Amma, et le passage par lequel elle sort pour aller méditer dans le temple ou sur la plage. Mais la tâche n'est pas facile, car il faut repousser d'un geste vigoureux dans les tranchées du sable humide à l'aide d'un balai ébouriffé, alors même que les gens circulent et en ramènent sans cesse.Finalement, au prix d'une ampoule, les grains sont momentanément écartés, mais très vite, un autre sevaite sera sans doute embauché pour continuer l'interminable ouvrage. Du coup, nous sommes libres dans l'après-midi et pouvons vaquer tranquillement.
Nous sortons de l'ashram et empruntons un rickshaw pour aller visiter un temple original des environs. Ochiro parabrahman possède une caractéristique étonnante: c'est une sorte de temple végétal établi autour de grand arbres millénaires. Nous déambulons à l'air libre et pouvons contempler les statues et les nombreux symboles dédiés aux nagas rois du lieu et à la kundalini. Un musicien fait une incantation avec un instrument ancestral rudimentaire (une vielle à une corde) en répétant nos noms à plusieurs reprises. Nous ignorons au juste de quoi il s'agit, mais l'effet est plutôt sympathique. Une fois de plus, nous n'avons pas de photos, car il eut été très dangereux de provoquer la population. Nous étions les seuls européens et le croisement focalisé de nombreuses attentions. Puis, retour à l'ashram pour la méditation finale à ne pas rater. Tout le monde se rend à la plage et nous méditons en présence d'Amma. Cela m'évoque les livres que j'ai lu et les descriptions pittoresques dans la série en neuf volumes Eveillez-vous mes enfants qui font un peu rêver. Suit un satsang improvisé et un mini-darshan pour les nouveaux arrivants. Enfin, les derniers bhajans, avec des chants originaux et vifs que nous entendons pour la première fois. La séance qui concluera notre séjour se clôt par un hymne à Kali, dans lequel Amma fait des séries de gestes rapides entre le chakra racine et celui aux mille pétales. Elle balance son corps et ses bras pour envoyer d'ultimes bénédictions.
Conclusion Après un marathon de quatre avions et 36 heures de voyage pour le retour (car nous voulions économiser le tarif du billet), nous pouvons livrer nos dernières impressions. Chaque royaume avatarique est indépendant et fonctionne de façon autonome suivant les règles définies par les Maîtres. Dans leurs fiefs, ils dispensent facilement et généreusementdes darshans, mais ne facilitent pas forcément la pratique personnelle. Car la vie collectivisée en ashram convient sans doute très bien pour le seva, mais est peu propice pour les pratiques de méditation à long terme qui demandent calme et tranquillité. Pour cela, l'auto-discipline et la persévérance sont nécessaires, mais ces qualités s'acquièrent petit à petit par la conjonction d'une forte motivation et une demande sincères. En tout état de cause, il semble toujours bon d'aller en stage de reconnaissance, car au prix d'un effort personnel somme toute modeste et d'un coût très raisonnable, il est possible d'obtenir beaucoup.
(1)Ce rituel effectué dans la simplicité montre indirectement comment les brahmanes se sont appropriés une pratique naturelle et logique en la rendant quelque peu étrange pour le néophyte non hindou. Le lavement paraît dans un cas l'effet d'une coutume exotique lointaine et incompréhensible, parsemée d'incantations étranges; dans l'autre cas son sens se dévoile clairement. En lavant la statue ou le lingam, nous nettoyons les voiles qui recouvrent le Soi, comme les pelures d'un oignon. C'est une façon de purifier les vents impurs qui aboutit ultimement à une alchimie interne. Chaque liquide versé sur le statue de divinité purifie certains types de vents, jusqu'à laisser l'état naturel briller dans son éclat spontané. (2)Il semble qu'une conjuration des Avatars soit en cours, afin de décider Premanada à sortir de prison. La rumeur court et dit que des émissaires assermentés ont été envoyés pour le motiver... (3)La structure physique de l'ashram reflète l'intention du maître. Alors que Prémananda cherche à étendre son domaine horizontalement en rachetant des terrains tout en évitant de construire à la verticale, Amma a laissé s'édifier de grandes tours parmi les palmiers, afin que l'ashram ne prenne pas trop de place latéralement dans un espace encore traditionnel. Saï Baba ne craint pas d'investir littéralement tout l'espace pour étendre son empire. |